Alors que le Maroc s’apprête à co-accueillir la Coupe du monde 2030, un malaise social inédit ébranle le royaume. La génération Z dénonce des choix budgétaires jugés déconnectés des priorités sociales, dans un contexte d’inflation persistante. Cette contestation, qui rappelle les émeutes de 1981, met en lumière la dépendance du pays aux revenus du phosphate, dont l’OCP est le champion mondial.

Infographie — Phosphate

Depuis septembre 2025, un mouvement de protestation porté par les jeunes Marocains critique les dépenses publiques massives allouées à la Coupe du monde 2030. Le gouvernement prévoit d’investir environ 1,4 milliard de dollars dans la rénovation des stades, les aéroports et le réseau ferroviaire à grande vitesse, tandis que le salaire minimum stagne à 345 dollars par mois et que l’inflation atteint son plus haut niveau depuis février 2025, portée par la flambée des coûts de transport liée au conflit américano-israélo-iranien. Cette situation rappelle le contexte des émeutes de 1981 et 1984, lorsque la hausse des prix des denrées de base avait forcé le roi Hassan II à reculer.

La contestation sociale et ses racines économiques

Les manifestants, majoritairement issus des classes populaires et moyennes, pointent du doigt les priorités budgétaires. Le chômage des jeunes atteint 29 %, et le pouvoir d’achat ne cesse de se dégrader. Comme le souligne Redouane Amimi, professeur à l’université Mohammed V, le point commun avec les années 1980 est la pression persistante de l’inflation sur les ménages. Mais aujourd’hui, le royaume dispose d’une marge de manœuvre financière plus large grâce aux recettes du phosphate et aux investissements étrangers. Pourtant, ces ressources semblent insuffisantes pour répondre aux attentes sociales.

Les enjeux du phosphate dans l’équation budgétaire

L’OCP, fleuron industriel marocain et premier exportateur mondial de phosphate, joue un rôle crucial dans le financement des grands projets. En mai 2026, la Banque africaine de développement a accordé au groupe une garantie partielle de crédit de 450 millions d’euros, un mécanisme inédit au Maroc destiné à soutenir ses capacités de production. Parallèlement, le marché des engrais reste sous tension : la perturbation du détroit d’Ormuz menace l’approvisionnement mondial, et les prix grimpent. OCP a d’ailleurs signalé des contraintes d’offre persistantes au premier trimestre 2026. Dans ce contexte, tout ralentissement de la production ou baisse des cours aurait un impact direct sur les recettes d’exportation, et donc sur la capacité de l’État à financer à la fois les infrastructures et les programmes sociaux.

En Tunisie, le projet de PhosCo à Gasaat progresse avec des essais de flottation prometteurs, tandis qu’au Sénégal et au Togo, l’exploration phosphatée se heurte à des défis logistiques. La région ouest-africaine, dépendante des importations d’engrais pour sa sécurité alimentaire, observe avec attention l’évolution du géant marocain. Toute perturbation de l’offre marocaine, qu’elle soit due à des tensions sociales internes ou à des chocs externes, pourrait se répercuter sur les coûts des intrants agricoles dans toute l’Afrique de l’Ouest.

Un équilibre fragile entre ambition mondiale et paix sociale

Le Maroc joue un double jeu : il se projette comme hub régional et acteur mondial du phosphate, tout en tentant de maintenir une stabilité sociale fragile. Les investissements pour la Coupe du monde sont présentés comme un levier de développement, mais ils exacerbent les inégalités perçues. La gestion des revenus phosphatiers devient ainsi un enjeu politique central. Si le royaume parvient à conjuguer grands chantiers et redistribution, il pourrait renforcer son leadership régional. Dans le cas contraire, les réminiscences des émeutes du pain pourraient resurgir, avec des conséquences au-delà de ses frontières.

Le cas marocain illustre les dilemmes auxquels font face les États africains riches en ressources extractives : comment concilier le financement de mégaprojets symboliques avec les besoins immédiats des populations ? La réponse déterminera non seulement l’avenir politique du royaume, mais aussi sa capacité à rester un fournisseur fiable d’engrais pour une Afrique de l’Ouest en quête de souveraineté alimentaire.