Le 3 juin 2026, Cameco et Orano annoncent l'acquisition des 5 % restants de la mine Cigar Lake, détenus jusqu'alors par le japonais TEPCO. Cette opération, qui porte la participation d'Orano à près de 43 % et celle de Cameco à plus de 57 %, intervient dans un contexte de tensions croissantes autour des ressources uranifères au Niger. Elle révèle une stratégie de sécurisation des approvisionnements dans des juridictions politiquement stables, qui pourrait affaiblir la position de Niamey dans ses négociations avec les opérateurs miniers.

Infographie — Uranium · Niger

Une concentration des actifs stratégiques au Canada

L’accord conclu entre Cameco, Orano Canada et TEPCO Resources Inc. aboutit à un contrôle conjoint à 100 % de la mine souterraine de Cigar Lake, dans le nord de la Saskatchewan. Pour Orano, cette prise de participation – dont le montant n’a pas été divulgué – s’ajoute à ses parts déjà significatives dans McArthur River (30,2 %), Key Lake (16,7 %) et McClean Lake (exploitation conjointe). Cameco, pour sa part, verse environ 115,75 millions de dollars canadiens pour accroître sa participation de près de 3 %, portant sa part à 57 %. Le PDG de Cameco, Tim Gitzel, a justifié cette opération par la nécessité de sécuriser des actifs « rares, licenciés et autorisés » pour alimenter l’expansion mondiale du nucléaire. L’action Cameco a bondi de 7 % le jour de l’annonce, signe de la confiance des investisseurs dans la filière canadienne.

Orano diversifie ses sources, le Niger en ligne de mire

Ce mouvement de consolidation au Canada intervient alors que les approvisionnements d’Orano au Niger sont soumis à de fortes incertitudes. Depuis le coup d’État de juillet 2023, les relations entre Niamey et Paris se sont dégradées, et le nouveau gouvernement nigérien a multiplié les exigences : révision des conventions minières, augmentation des redevances, et nationalisation partielle des activités d’Orano. En mai 2026, la société canadienne Global Atomic a annoncé le report à 2028 des premières livraisons d’uranium de son projet Dasa, dans la région d’Agadez, invoquant des difficultés de financement et des retards administratifs. Parallèlement, une marche des Forces vives à Tillabéri le 14 mai 2026 a exprimé des revendications liées à la gestion des ressources minières, bien que la teneur exacte des demandes reste floue. Dans ce contexte, l’acquisition de parts au Canada par Orano peut être lue comme une stratégie de diversification destinée à réduire sa dépendance au Niger.

Geopolitique de l'uranium : le Canada comme sanctuaire

Le Canada est devenu un refuge pour les majors du nucléaire face à l’instabilité politique dans les pays producteurs historiques. Outre le Niger, d’autres pays comme le Kazakhstan (premier producteur mondial) connaissent des tensions avec leur opérateur national Kazatomprom, tandis que la Namibie et l’Australie font face à des défis réglementaires. La mine Cigar Lake, avec une production attendue de 17,5 à 18 millions de livres d’uranium en 2026 et une durée de vie prolongée jusqu’en 2036, offre une visibilité à long terme. En verrouillant cet actif, Orano et Cameco se prémunissent contre les aléas géopolitiques et assoient leur leadership sur le marché occidental de l’uranium, où la demande est tirée par les projets de réacteurs aux États-Unis, en Europe et en Asie.

Quelles conséquences pour le Niger ?

La stratégie canadienne d’Orano affaiblit la capacité de négociation du Niger. Si le français peut se passer d’une partie de sa production nigérienne, Niamey perd un levier pour imposer des conditions plus favorables. Les revenus tirés de l’uranium, qui représentent une part importante des recettes d’exportation du Niger (environ 5 % du PIB avant la crise), pourraient diminuer si Orano réduit ses opérations ou retarde les investissements. En outre, le retard du projet Dasa de Global Atomic aggrave la situation, car il devait fournir une nouvelle source de production et de redevances. À terme, le Niger risque de voir son poids sur le marché mondial de l’uranium s’éroder, alors même que des pays comme le Canada, la Namibie et le Kazakhstan accroissent leur production.

Une tendance lourde : la sécurisation des chaînes d'approvisionnement

L’opération Cigar Lake s’inscrit dans un mouvement plus large de régionalisation des chaînes d’approvisionnement en uranium. Les pays consommateurs (États-Unis, France, Japon) cherchent à réduire leur exposition aux fournisseurs jugés risqués, tandis que les producteurs stables comme le Canada renforcent leur attractivité. Pour les pays d’Afrique de l’Ouest producteurs de ressources minières (Niger, mais aussi Burkina Faso, Mali avec l’or), ce mouvement est un signal d’alarme : la course à la souveraineté énergétique ne profite pas nécessairement aux États qui tentent de renégocier leurs contrats. La capacité à attirer des investissements miniers dépendra de la stabilité politique et de la prévisibilité juridique, deux atouts que le Canada possède et que le Niger peine à garantir.

Le rachat de la part de TEPCO au Canada n'est pas un événement anodin pour l'Afrique de l'Ouest. Il confirme que les grandes compagnies minières privilégient désormais les actifs situés dans des pays politiquement sûrs, quitte à réduire leur exposition aux États producteurs historiques. Pour le Niger, la fenêtre de tir pour renégocier avantageusement ses contrats se referme : chaque acquisition de ce type consolide l'alternative canadienne et réduit l'urgence, pour Orano, de maintenir ses opérations nigériennes. La question qui se pose est moins celle du prix de l'uranium que celle de la pertinence d'un modèle de développement fondé sur l'exploitation de ressources non renouvelables dans un environnement géopolitique instable.