Le 1er juin 2026, Cameco et Orano Canada ont annoncé l’acquisition de la participation de 5 % de TEPCO Resources dans la coentreprise Cigar Lake, au Canada. Cette transaction, d’une valeur de 115,75 millions de dollars canadiens pour la part de Cameco, porte la part du géant canadien à 57,418 % et celle d’Orano à 42,582 %, faisant des deux partenaires les seuls propriétaires de l’une des mines d’uranium les plus riches au monde. Au-delà d’un simple ajustement capitalistique, ce mouvement de concentration intervient alors que la demande mondiale d’uranium s’accélère et que les tensions sur l’approvisionnement se multiplient, avec des conséquences directes pour les producteurs historiques comme le Niger.
Cigar Lake verrouillé : quel signal pour l’uranium ouest-africain ?
Cameco et Orano rachètent les 5 % de TEPCO. La mine la plus riche du monde passe sous contrôle total des deux géants. Un mouvement qui interroge les producteurs historiques comme le Niger.
Depuis sa mise en production en 2014, Cigar Lake a produit environ 174,5 millions de livres d’U3O8 et détient encore des réserves prouvées de 172,4 millions de livres. La mine, située dans le nord de la Saskatchewan, est réputée pour la teneur exceptionnelle de son minerai – jusqu’à 100 fois plus concentré que la moyenne mondiale. Cette qualité permet des coûts d’extraction parmi les plus bas du secteur, un atout crucial dans un marché où les prix restent volatils. L’acquisition de la part de TEPCO, qui se retire ainsi du projet, achève un mouvement de consolidation entamé avec le rachat par Cameco et Orano des parts d’Areva dans les années 2010. Désormais, les deux compagnies contrôlent l’intégralité de la mine, mais aussi l’amont de la chaîne – Cameco opère également la mine de McArthur River et l’usine de Key Lake, dont Orano est copropriétaire.
Cette concentration intervient dans un contexte de recomposition du marché mondial de l’uranium. L’Union européenne, qui dépend encore de la Russie pour environ 20 % de ses approvisionnements en uranium enrichi, envisage d’interdire les importations russes. Cette perspective pousse les utilités à sécuriser des sources alternatives. Le Canada, allié fiable et membre du G7, apparaît comme un fournisseur de premier plan. Cameco et Orano répondent à cette demande en verrouillant leurs actifs les plus stratégiques, comme en témoigne l’extension des infrastructures de Cigar Lake jusqu’en 2036, avec des objectifs de production annuelle de 17,5 à 18 millions de livres.
Pour l’Afrique de l’Ouest, cette dynamique nord-américaine n’est pas sans conséquences. Le Niger, quatrième producteur mondial d’uranium, reste un terrain d’opération majeur pour Orano, qui y exploite les mines d’Arlit et d’Akouta via la Société des Mines de l’Air (SOMAÏR). La consolidation au Canada ne remet pas en cause la présence d’Orano au Sahel, mais elle rééquilibre son portefeuille : la part des actifs canadiens, plus rentables et moins exposés aux risques politiques, devient prépondérante. En 2024 déjà, Orano avait annoncé un investissement de 300 millions d’euros dans l’extension de Cigar Lake, signalant une priorité donnée à la sécurité des approvisionnements.
Par ailleurs, les récentes tensions entre le Niger et la France – notamment après le coup d’État de juillet 2023 – ont fragilisé les opérations d’Orano. Les nouvelles autorités nigériennes ont multiplié les exigences de renégociation des contrats miniers et de réévaluation des redevances. Dans ce climat, la décision d’Orano de renforcer sa mainmise sur Cigar Lake peut être lue comme une stratégie de diversification des risques : consolider les actifs à faible risque géopolitique tout en maintenant une présence en Afrique, mais avec une dépendance moindre.
La transaction révèle aussi l’évolution des rapports de force au sein des grands producteurs. TEPCO, qui détenait cette participation depuis 2011 dans le cadre de son partenariat avec les deux groupes, se retire discrètement. L’électricien japonais, toujours fragilisé par l’accident de Fukushima et la fermeture progressive de ses réacteurs nucléaires, recentre ses activités sur les énergies renouvelables. Ce désengagement illustre une tendance plus large : les utilities japonaises et européennes réduisent leur exposition aux mines d’uranium, tandis que les producteurs purs comme Cameco et Orano en profitent pour accroître leur contrôle.
Cigar Lake n’est pas seulement une mine de haute teneur ; c’est un actif qui cristallise les enjeux de souveraineté énergétique. Alors que l’Agence internationale de l’énergie prévoit un doublement de la capacité nucléaire installée d’ici 2050, portée par la demande des data centers pour l’intelligence artificielle et les objectifs de décarbonation, la course à l’uranium s’intensifie. Les pays africains producteurs – Niger, Namibie, Botswana – pourraient voir leurs ressources convoitées, mais aussi être confrontés à une concurrence accrue des gisements nord-américains, plus sûrs et mieux intégrés.
Il serait cependant réducteur de ne voir dans cette acquisition qu’une réponse à la demande nucléaire. Elle s’inscrit dans une logique de long terme, où l’avantage comparatif des gisements canadiens (teneur, stabilité politique, relations avec les communautés autochtones) est exacerbé. Pour le Niger, le défi est double : maintenir l’attractivité de ses mines face à des concurrents de plus en plus agressifs, et négocier des conditions plus favorables sans faire fuir les investisseurs. La montée en puissance de Cameco et Orano au Canada pourrait, paradoxalement, renforcer leur capacité à investir ailleurs – ou les inciter à concentrer leurs capitaux là où les risques sont les plus faibles.
L’acquisition de la participation de TEPCO par Cameco et Orano à Cigar Lake est un jalon dans la consolidation du marché amont de l’uranium. Elle intervient à un moment où la demande nucléaire mondiale repart à la hausse, portée par l’intelligence artificielle et la transition énergétique, et où la sécurité d’approvisionnement devient un enjeu stratégique. Pour les producteurs ouest-africains, cette opération est un signal : la compétition pour attirer les capitaux miniers va s’intensifier, et les critères de stabilité politique et de coûts joueront un rôle croissant. Le Niger, riche en uranium mais instable, devra innover pour conserver sa place dans un écosystème qui se resserre autour des champions canadiens et français.