Le 12 mai 2026, Heath Goldfields annonce un financement de 65 millions de dollars pour relancer la mine historique de Bogoso-Prestea au Ghana, adossé à un accord de vente de 700 000 onces d'or à Trafigura pour 2,8 milliards de dollars. Au même moment, le Sénégal signe l'implantation d'une première unité pharmaceutique dans la zone économique spéciale de Diass, visant à réduire sa dépendance aux importations. Ces deux faits, en apparence disjoints, éclairent les tensions entre la persistance de la dollarisation dans le secteur minier et les ambitions de souveraineté économique portées par les États ouest-africains.
Le retour de Bogoso-Prestea : un financement en dollars
La relance de la mine de Bogoso-Prestea, exploitée depuis 1912 et arrêtée pendant près de deux ans, marque un tournant dans l'industrie aurifère ghanéenne. Heath Goldfields a bouclé un emprunt de 65 millions de dollars structuré par la banque panafricaine Verdant IMAP, et signé un accord à long terme avec le négociant Trafigura pour lui céder 700 000 onces d'or. Ce montage montre que, malgré les débats récents sur la souveraineté monétaire — notamment la proposition de Ndongo Samba Sylla le 10 mai 2026 de privilégier des monnaies nationales plutôt qu'une monnaie unique —, les grands projets miniers restent fermement ancrés dans l'écosystème dollar. Le prêt, l'achat et le paiement sont tous libellés en billets verts. La production d'or, pourtant considérée comme un vecteur de souveraineté, se finance encore par une devise étrangère.
Souveraineté pharmaceutique : un autre front
En parallèle, le Sénégal a franchi une étape concrète vers l'autonomie sanitaire en réservant un terrain dans la Zone économique spéciale intégrée de Diass (ZESID) pour la construction de la première unité industrielle pharmaceutique du pays, portée par AVENIR PHARMACYS. L'investissement initial de 9 milliards de FCFA (environ 15 millions de dollars) vise à réduire la part des importations, qui atteint 95 % des médicaments. L'objectif est de couvrir 20 % des besoins nationaux dès 2025, 30 % en 2030 et 50 % en 2035. Ici, la souveraineté prend une forme différente : elle ne passe pas par la monnaie mais par la production locale. Le marché africain du médicament, estimé à 60 milliards de dollars en 2024 et en forte croissance, offre un potentiel de substitution aux importations.
Or, monnaie et souveraineté : des trajectoires croisées
Ces deux annonces, bien que sectoriellement éloignées, participent d'une même interrogation sur la capacité de l'Afrique de l'Ouest à maîtriser ses ressources stratégiques. La mine d'or, pourtant emblématique de la richesse du sous-sol, reste dépendante du dollar pour son redémarrage. Le record du cours de l'or à 2 950 dollars l'once le 11 mai 2026 exacerbe ce paradoxe : la hausse du prix profite aux exportateurs, mais les flux financiers restent dollarisés. À l'inverse, l'industrie pharmaceutique, bien que plus modeste en volume, illustre une autre voie : celle de la construction d'une capacité productive locale, qui peut à terme réduire la vulnérabilité aux chocs extérieurs.
La question monétaire, posée par Sylla et d'autres économistes, trouve ici un écho concret. Si les mines continuent de fonctionner en dollars, les initiatives comme celle du Sénégal montrent que des pans entiers de l'économie peuvent être réorientés vers une logique de souveraineté. Mais ces deux mondes coexistent sans nécessairement se rencontrer. L'or pourrait-il un jour servir de garantie à une monnaie régionale ou nationale ? Le débat reste ouvert, mais la pratique, pour l'instant, privilégie le dollar.
Évolution temporelle : de la ressource à la transformation
Les articles précédents de Cauris.africa soulignaient déjà la tension entre la production d'or comme baromètre des finances publiques et la quête de souveraineté monétaire. Aujourd'hui, le financement de Bogoso-Prestea confirme que la dollarisation des mines n'a pas faibli, malgré la flambée des cours. En revanche, l'essor de la pharmacie au Sénégal représente une inflexion : la souveraineté ne se joue plus seulement dans les banques centrales, mais aussi dans les zones économiques spéciales. C'est un basculement progressif, qui prend le temps long de l'industrialisation.
Le contraste entre la mine dollarisée et l'usine pharmaceutique sénégalaise révèle une souveraineté à plusieurs vitesses. Si les ressources minières restent prises dans les chaînes de valeur mondiales, d'autres secteurs bâtissent patiemment des alternatives. La question n'est donc pas tant de savoir si l'Afrique de l'Ouest se dédollarise, mais plutôt comment elle articule ces différentes trajectoires pour réduire sa dépendance structurelle.