En trois ans, le régime militaire du capitaine Ibrahim Traoré a profondément remodelé le paysage minier burkinabè. À la fin de 2025, six des quinze mines industrielles du pays étaient majoritairement détenues par des entreprises nationales, contre une seule avant l’arrivée des putschistes. Cette réappropriation de l’or, qui s’inscrit dans un mouvement continental de nationalisme des ressources, soulève autant d’espoirs de développement que d’interrogations sur la capacité du Burkina à attirer les capitaux étrangers, pourtant indispensables à l’exploration.

Infographie — Or · Gouvernance

Le basculement est spectaculaire. Selon Mines Actu Burkina, cité par Africa Business Insider, le nombre de mines contrôlées par des capitaux nationaux est passé de une à six en l’espace de trois ans. Parmi elles, trois sont directement gérées par l’État via la Société de participation minière du Burkina (SOPAMIB). Un tournant qui illustre la volonté du pouvoir de Ouagadougou de reprendre la main sur une filière qui représentait, avant 2022, près de 70 % des recettes d’exportation du pays.

Cette stratégie s’inscrit dans un discours souverainiste martelé par le président Traoré. Lors du lancement d’une raffinerie nationale d’or en 2023, il avait déclaré vouloir « extraire l’or nous-mêmes ». Un credo qui a trouvé un écho auprès d’investisseurs locaux comme Inoussa Kanazoe, dont le groupe Soleil Resources International a acquis les mines BMC et Roxgold. L’émergence de ces acteurs nationaux tranche avec la situation antérieure où les multinationales canadiennes, australiennes et britanniques dominaient le secteur.

Une politique de rupture aux racines multiples

Le contexte sécuritaire n’est pas étranger à cette réorientation. Le Burkina Faso est en proie à une insurrection djihadiste depuis 2015, qui a contraint plusieurs compagnies étrangères à réduire leurs activités ou à renégocier leurs contrats. L’État y voit une opportunité de renforcer son contrôle tout en justifiant la nécessité de capter davantage de recettes pour financer l’effort de guerre. Mais ce volontarisme comporte des risques. La fuite des investisseurs internationaux, déjà fragilisés par l’instabilité, pourrait s’accélérer si les conditions de partenariat deviennent trop déséquilibrées.

Par ailleurs, le modèle burkinabè n’est pas isolé. Il s’inscrit dans une tendance plus large en Afrique de l’Ouest, où plusieurs gouvernements cherchent à réviser les codes miniers pour augmenter leurs parts. Le Mali a renégocié ses contrats aurifères, le Sénégal a imposé une participation obligatoire de l’État dans les projets pétroliers et gaziers, et la Côte d’Ivoire étudie un nouveau code minier. Ce mouvement, accentué par la pandémie de Covid-19 et la guerre en Ukraine, traduit une volonté de rompre avec un modèle extractif perçu comme inéquitable.

Un pari sur la capacité nationale

Si l’objectif affiché est de retenir davantage de valeur ajoutée, la réussite de ce pari dépend de la capacité des entreprises locales à opérer efficacement. L’expertise technique, l’accès au financement et la gestion des risques sont autant de défis. La SOPAMIB, créée en 2023, doit encore prouver sa capacité à gérer des mines complexes. Les réserves de change du Burkina, limitées, ne permettent pas de financer seules l’exploration ou le développement de nouveaux gisements. Or, le pays a besoin de nouveaux investissements pour maintenir sa production, qui stagne autour de 50 tonnes par an.

Le calendrier politique complique également la donne. Le capitaine Traoré, arrivé au pouvoir par un coup d’État en 2022, a promis un retour à l’ordre constitutionnel d’ici 2027, mais l’incertitude sur l’avenir institutionnel pèse sur la confiance des investisseurs. Les entreprises étrangères pourraient exiger des garanties supplémentaires ou des clauses de stabilisation, ce qui réduirait la marge de manœuvre de l’État.

Une relation à réinventer avec les multinationales

Le discours de souveraineté n’exclut pas un pragmatisme économique. Le Burkina a besoin des multinationales pour le transfert de technologies et l’accès aux marchés internationaux de l’or. La clé pourrait résider dans des partenariats rénovés, où l’État fixe des règles claires tout en offrant des incitations. Certains pays africains, comme le Ghana, ont réussi à augmenter leur part tout en maintenant des flux d’investissement, grâce à une régulation stable et prévisible.

Le cas burkinabè illustre donc une double dynamique : d’un côté, une volonté légitime de capter une part plus juste des richesses minières ; de l’autre, le risque de décourager les capitaux étrangers nécessaires à l’exploration et à l’exploitation. La balance dépendra de la capacité du régime à offrir un cadre juridique sécurisé et des partenariats équilibrés.

Le virage burkinabè s’inscrit dans un mouvement plus large de réappropriation des ressources en Afrique de l’Ouest, où chaque pays cherche à doser souveraineté et attractivité. Mais dans un contexte sécuritaire et politique fragile, la marge d’erreur est étroite. La question qui se pose, au-delà du Burkina, est celle de la viabilité d’un modèle de nationalisme minier dans des États dont les capacités techniques et financières restent limitées.