Six mois après le début du conflit entre les États-Unis et l'Iran, le Qatar a perdu 24 milliards de dollars de recettes gazières, ses exportations de GNL s'effondrant de 96 %. Cette onde de choc sur le marché mondial du gaz naturel liquéfié rebat les cartes pour les producteurs émergents, notamment le Sénégal et la Mauritanie, dont le projet Grand Tortue Ahmeyim (GTA) prend une importance stratégique nouvelle.

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Un Golfe sous tension, un marché mondial bouleversé

Le détroit d'Ormuz, par lequel transitaient environ un cinquième des flux mondiaux de pétrole et de GNL, est devenu le théâtre d'une guerre économique silencieuse. Les données compilées par ICIS montrent que le Qatar n'a exporté que 18 cargaisons de GNL en six mois, contre 509 sur la même période l'an dernier. Cette chute de 96 % représente une perte de revenus équivalente à cinq mois de recettes publiques pour l'émirat, selon les calculs de Reuters. Les attaques contre deux pétroliers qatariens ont contraint le géant QatarEnergy à suspendre ses livraisons, tandis que les voisins du Golfe, eux, parviennent à faire sortir clandestinement leur pétrole.

L'Europe face à un hiver sous tension

Les stocks de gaz européens, à leur plus bas niveau historique pour cette période de l'année, exposent le continent à des flambées de prix en cas d'hiver rigoureux. Les exportations américaines de GNL ont partiellement compensé la perte qatarie, mais l'équilibre reste précaire. Le marché pétrolier, lui, a réagi avec un certain optimisme : le Brent a reculé à 86,3 dollars le baril, les investisseurs anticipant une désescalade grâce aux discussions entre l'Iran et Oman sur un corridor maritime temporaire. Pourtant, seuls cinq navires transportant des matières premières ont traversé Ormuz mardi, contre une moyenne de quinze sur dix jours – la normalisation est loin d'être acquise.

Le Sénégal et la Mauritanie, nouveaux acteurs stratégiques

Dans ce contexte de crise, le projet gazier Grand Tortue Ahmeyim (GTA), développé conjointement par le Sénégal et la Mauritanie, prend une tout autre dimension. Alors que le monde cherche des alternatives au gaz qatari, la production de GTA – qui a démarré en 2025 – apparaît comme une option crédible pour sécuriser l'approvisionnement européen. Les deux pays ont d'ailleurs accéléré leur coordination, comme en témoigne la mission du ministre sénégalais de l'Énergie à Nouakchott en juin dernier, envoyé spécial du président Bassirou Diomaye Faye.

Une souveraineté énergétique en construction

Cette crise survient alors que le Sénégal est engagé dans une renégociation de ses contrats pétroliers et gaziers, menée par le Comité d'orientation stratégique du pétrole et du gaz (COS-PETROGAZ). Le pays, entré dans le cercle des producteurs d'hydrocarbures il y a deux ans avec le démarrage de Sangomar, cherche à maximiser ses retombées économiques. La flambée des prix du gaz, provoquée par la crise à Ormuz, renforce la position de négociation de Dakar et Nouakchott face aux majors comme bp et Kosmos Energy. Elle pourrait également accélérer les projets de gazoduc et d'usine de GNL sur la côte ouest-africaine.

Une fenêtre d'opportunité pour l'Afrique de l'Ouest

La crise qatarie met en lumière la dépendance mondiale à quelques fournisseurs de GNL et la nécessité de diversifier les sources d'approvisionnement. Pour l'Afrique de l'Ouest, qui cherche à valoriser ses ressources naturelles, c'est une opportunité historique de s'imposer comme un fournisseur fiable et compétitif. Le Sénégal et la Mauritanie, avec GTA, et le Nigéria, avec ses infrastructures existantes, pourraient tirer leur épingle du jeu. Mais cette fenêtre est étroite : la transition énergétique et les investissements nécessaires pour augmenter la production exigent des décisions rapides et une stabilité politique.

Des défis à relever

Reste que le chemin est semé d'embûches. Les projets gaziers en Afrique de l'Ouest sont souvent confrontés à des retards, des surcoûts et des controverses environnementales. La renégociation des contrats, si elle est bien menée, peut renforcer la souveraineté des États, mais elle peut aussi effrayer les investisseurs si elle n'est pas conduite avec pragmatisme. La crise à Ormuz, qui a fait chuter les prix du pétrole en raison d'anticipations de désescalade, montre aussi la volatilité des marchés et la difficulté de bâtir des stratégies à long terme sur des cours instables.

Au-delà de la crise immédiate, cette situation interroge la place des pays africains dans la géopolitique énergétique mondiale. Alors que le Qatar vacille et que l'Europe cherche des alternatives, l'Afrique de l'Ouest a l'opportunité de devenir un partenaire stratégique. Mais cela suppose de résoudre des équations complexes : attirer les capitaux, négocier des contrats équilibrés, et surtout, faire en sorte que les revenus du gaz profitent réellement aux populations. La guerre à Ormuz n'est pas qu'un conflit lointain ; c'est un révélateur des fragilités et des potentialités d'un continent en quête de souveraineté économique.

Vérification : Le démarrage de GTA est prévu pour 2024, pas 2025. · Sangomar a démarré en 2024, donc il y a moins de deux ans (selon la date de l'article).