Moins d'une semaine après la crise d’Ormuz qui a mis en lumière la dépendance de l’Afrique de l’Ouest aux importations de phosphate, le géant marocain OCP annonce une offensive dans le solaire et sécurise via un accord avec Washington l’exploitation des minerais du Sahara occidental. Cette double manœuvre redessine les équilibres régionaux, entre opportunités d’investissement et risque de marginalisation pour les producteurs ouest-africains.

Infographie — Phosphate

La crise d’Ormuz, révélateur des fragilités

Le 12 mai 2026, Cauris.africa analysait comment la fermeture du détroit d’Ormuz perturbait les chaînes d’approvisionnement en phosphate, fragilisant les industries ouest-africaines dépendantes des importations. Cette crise a brutalement rappelé la vulnérabilité d’une région pourtant riche en ressources minières. Le Sénégal, qui mise sur son pétrole et ses phosphates pour accélérer son industrialisation, et le Togo, acteur historique du phosphate, se retrouvent confrontés à une nécessité de repenser leur modèle.

OCP : du phosphate au solaire

À peine une semaine plus tard, Africa Intelligence révèle la nouvelle stratégie d’OCP, le mastodonte marocain des fertilisants. Le groupe cible désormais le marché de l’énergie solaire, avec l’ambition de concurrencer les acteurs chinois dominants. Pour ce faire, il s’appuie sur une filiale dédiée, tandis que Rabat verrouille un cadre bilatéral avec Washington : un contrat-cadre signé sous l’égide du secrétaire d’État américain et du ministre marocain des Affaires étrangères accorde aux entreprises américaines un accès prioritaire aux minerais de la région disputée du Sahara occidental. Ce faisant, OCP transforme sa dépendance aux engrais en opportunité énergétique, tout en renforçant son ancrage géopolitique.

Conséquences pour l’Afrique de l’Ouest

Cette évolution a des implications directes pour les pays de la région. D’un côté, l’entrée d’OCP dans le solaire pourrait ouvrir de nouvelles voies de coopération : des partenariats technologiques avec les producteurs ouest-africains de phosphate, par exemple, ou des investissements croisés dans les énergies propres. De l’autre, l’accord américano-marocain risque de verrouiller l’accès aux mineraux du Sahara, privant des pays comme le Sénégal ou le Togo de parts de marché potentielles. Par ailleurs, la concurrence sur le phosphate lui-même s’intensifie : OCP, déjà leader mondial, renforce sa capacité à dicter les prix et les conditions d’approvisionnement.

Revenus pétroliers et miniers : un rééquilibrage nécessaire

Le Sénégal, fort de ses premiers revenus pétroliers de Sangomar, et le Togo, qui cherche à moderniser sa filière phosphate, doivent désormais intégrer cette nouvelle donne. La souveraineté sanitaire et énergétique, priorité affichée des gouvernements, passe par une diversification des partenaires et des technologies. L’opportunité d’investissement dans le solaire, couplée à l’exploitation minière, pourrait séduire des fonds étrangers, mais à condition que les États ouest-africains proposent des cadres réglementaires stables et attractifs. La balle est dans le camp de Dakar et de Lomé, qui doivent prouver leur capacité à innover face à un voisin marocain de plus en plus offensif.

La crise d’Ormuz a servi de détonateur, mais la véritable transformation est structurelle : le phosphate n’est plus seulement un engrais, il devient un levier de transition énergétique et de puissance géopolitique. Pour l’Afrique de l’Ouest, la question n’est plus de savoir si elle doit s’adapter, mais comment elle peut, à son tour, transformer ses ressources en atouts souverains dans un monde en recomposition.