Alors que la Banque mondiale anticipe une hausse de 22 % des matières premières en 2026, dont 36 % pour le pétrole, le Maroc voit ses recettes d'exportation d'engrais phosphatés soutenues par ce choc. Mais l'Office chérifien des phosphates (OCP) doit composer avec une guerre commerciale persistante avec les États-Unis et des exigences environnementales croissantes, qui redessinent l'équilibre du marché ouest-africain.
OCP pris en tenaille entre guerre commerciale et impératif environnemental
Alors que la Banque mondiale anticipe une hausse de 22 % des matières premières en 2026, dont 36 % pour le pétrole, le Maroc voit ses recettes d'exportation d'engrais phosphatés soutenues par ce choc. Mais l'Office chérifien des phosphates (OCP) doit composer avec une guerre commerciale persistante avec les États-Unis et des exigences environnementales croissantes.
Depuis mars 2021, les États-Unis imposent des droits compensatoires sur les engrais phosphatés marocains, suite à une plainte de Mosaic et Simplot. Ces taxes renchérissent le coût des intrants pour les agriculteurs américains.
Exigences croissantes de décarbonation et de durabilité. OCP doit investir dans le vert tout en restant compétitif face à la volatilité des marchés.
Sources : Banque mondiale (Global Economic Prospects), OCP, données vérifiées Cauris. Mise à jour 2026
Le dernier rapport Global Economic Prospects de la Banque mondiale confirme un ralentissement mondial à 2,5 % en 2026, mais aussi une envolée des cours des matières premières. Pour le Maroc, importateur net d'énergie, la facture pétrolière s'alourdit. Pourtant, l'institution souligne un effet compensateur : la hausse des prix des engrais, portée par la demande agricole et les tensions géopolitiques, soutient les exportations marocaines. OCP, qui détient environ 70 % des réserves mondiales de phosphate, tire profit de ce déséquilibre, mais celui-ci révèle aussi sa dépendance à un marché volatile.
Cette conjoncture favorable se heurte toutefois à des obstacles commerciaux. Depuis mars 2021, les États-Unis imposent des droits compensatoires sur les engrais phosphatés marocains, à la suite d'une plainte de Mosaic et Simplot. Ces taxes, censées compenser des subventions jugées déloyales, renchérissent le coût des intrants pour les agriculteurs américains. Une coalition de 65 organisations agricoles, dont la National Corn Growers Association, a récemment écrit au secrétaire au Commerce Howard Lutnick pour demander leur suppression. Selon elles, ces droits ont aggravé la crise du secteur : le revenu agricole net a chuté d'environ 31 % depuis 2022, et les prix des engrais ont bondi de plus de 150 % depuis 2020.
Sur le plan environnemental, OCP fait face à une pression croissante pour décarboner sa production. L'Union européenne, principal débouché pour les engrais marocains, renforce ses normes sur l'empreinte carbone des importations. Le géant marocain a lancé des projets d'énergie solaire et de dessalement pour verdir son processus, mais ces investissements lourds pèsent sur ses marges. Par ailleurs, des voix s'élèvent pour critiquer l'impact minier sur les ressources en eau et les sols, notamment dans les régions de Khouribga et Benguérir.
Cette double contrainte intervient dans un contexte régional en mutation. Le Sénégal, avec le démarrage du champ pétrolier Sangomar, et le Togo, qui a accueilli en mai 2026 le Forum Biashara Africa, cherchent à attirer des investissements dans la transformation locale des phosphates. Le Togo, via sa filière phosphate, ambitionne de réduire sa dépendance aux importations d'engrais. Mais OCP conserve un avantage compétitif écrasant grâce à ses coûts de production et à son réseau logistique intégré.
Depuis la mise en place des droits compensatoires il y a cinq ans, le bras de fer commercial illustre la difficulté de concilier intérêts nationaux et libre-échange. Pendant ce temps, la demande mondiale d'engrais reste tirée par la sécurité alimentaire, et le phosphate demeure une ressource stratégique. Pour l'Afrique de l'Ouest, qui importe massivement ses engrais, les fluctuations du marché mondial se répercutent directement sur les rendements agricoles et les prix des denrées.
Le cas OCP cristallise les tensions entre rente extractive, souveraineté alimentaire et transition écologique. Alors que les agriculteurs américains réclament des engrais moins chers et que l'Europe durcit ses exigences, le modèle de l'opérateur marocain devra s'adapter. Pour les pays ouest-africains producteurs de phosphate, la question est de savoir comment tirer parti de cette ressource sans reproduire les dépendances héritées du passé.