Le 29 juin 2026, Donald Trump a suspendu pour huit mois les droits antidumping sur les engrais phosphatés marocains, invoquant une urgence nationale liée à la guerre au Moyen-Orient. Cette décision place le Maroc au centre de la sécurité alimentaire mondiale, tandis qu'au Sénégal, l'exploitation du phosphate se heurte à des contestations sociales. Deux trajectoires qui révèlent les fragilités de la souveraineté minière en Afrique de l'Ouest.

Infographie — Phosphate

Un accès privilégié pour OCP en pleine tourmente géopolitique

La proclamation présidentielle du 29 juin marque un tournant dans la politique commerciale américaine. En suspendant les droits compensateurs et antidumping qui frappaient le phosphate marocain depuis 2021, Washington reconnaît sa dépendance vis-à-vis du groupe OCP. L'origine de cette urgence nationale remonte à fin février, lorsque l'attaque américano-israélienne contre l'Iran a embrasé le Golfe. Le détroit d'Ormuz, par lequel transite plus de la moitié du soufre mondial et une partie de l'ammoniac – intrants indispensables à la fabrication des engrais phosphatés – est devenu une zone à haut risque. Privés de ces approvisionnements, de nombreux producteurs dans le monde ont réduit leur activité. OCP, grâce à ses 70 % des réserves mondiales de phosphate et à une chaîne de production intégrée de la mine à l'engrais fini, a pu maintenir et accroître sa production d'engrais TSP. Le groupe marocain s'impose comme le fournisseur fiable dans un marché devenu erratique. Cette position stratégique est d'ailleurs reconnue au-delà des États-Unis : quelques jours plus tôt, le ministre japonais de l'Agriculture s'était rendu à Jorf Lasfar pour sécuriser des approvisionnements.

Les producteurs ouest-africains pris en tenaille

Dans l'intervalle, les pays ouest-africains producteurs de phosphate – Sénégal, Togo, mais aussi le Burkina Faso en projet – sont confrontés à des défis multiples. Au Sénégal, l'exploitation du gisement d'Agnam Thiodaye, dans la vallée du fleuve Sénégal, est toujours source de tensions. En mai 2026, des habitants ont manifesté contre le projet porté par la Société des mines du Sénégal (SOMISEN), dénonçant des menaces armées et une spoliation des terres. Ces contestations sociales, récurrentes dans la région, retardent les investissements et fragilisent la compétitivité de la filière. Par ailleurs, les mêmes perturbations au Moyen-Orient qui avantagent OCP pénalisent les producteurs ouest-africains dépendants des importations d'ammoniac et de soufre. Sans accès garanti à ces intrants, leurs usines d'engrais complexes tournent en sous-capacité.

Une dépendance qui interroge la souveraineté régionale

La suspension des droits antidumping par Washington, bien que temporaire, souligne la place centrale du Maroc dans la sécurité alimentaire mondiale. Mais elle cristallise aussi une dépendance : en cas de normalisation des routes maritimes, les prix pourraient chuter, pénalisant les producteurs non protégés. Pour les pays ouest-africains, la question dépasse la simple compétitivité. Elle renvoie à la capacité de transformer localement leurs ressources phosphatées, de sécuriser les intrants stratégiques et d'obtenir un consentement social pour l'exploitation minière. Tant que ces trois maillons resteront fragiles, la région peinera à tirer parti de ses richesses minières dans un contexte de recomposition des chaînes d'approvisionnement mondiales.

Des chemins divergents mais des enjeux interconnectés

L'écart se creuse entre un Maroc qui capitalise sur l'intégration verticale et la stabilité politique, et des pays ouest-africains pris dans des contradictions sociales et logistiques. Pourtant, les deux réalités sont liées : la flambée des prix des engrais, stimulée par l'essor d'OCP sur le marché américain, renchérit le coût des intrants pour les agriculteurs ouest-africains, accentuant leur insécurité alimentaire. La question se pose dès lors de savoir si la région peut, à l'instar du Maroc, bâtir une filière intégrée et socialement acceptée, ou si elle restera un fournisseur de matière première dans un marché dominé par des acteurs mieux armés.

Alors que la dépendance américaine au phosphate marocain se confirme dans l'urgence, les leçons pour l'Afrique de l'Ouest sont doubles : la maîtrise de la chaîne de valeur et la gestion des contestations sociales sont les clés d'une souveraineté minière durable. Mais ces chantiers ne pourront aboutir sans une réflexion collective sur la gouvernance des ressources, la sécurité des approvisionnements en intrants et la place des communautés locales. La recomposition en cours des routes du phosphate et des engrais n'offre pas de répit aux producteurs ouest-africains : elle exige au contraire des choix stratégiques urgents.