Alors que la Mauritanie s'impose comme un acteur clé du minerai de fer et que le gaz du projet GTA commence à couler, le pays doit relever un défi majeur : transformer ses richesses extractives en levier de souveraineté énergétique régionale. Cette ambition intervient dans un contexte où les revenus pétroliers et miniers des États ouest-africains sont au cœur des stratégies de développement, mais aussi des tensions géopolitiques.

Infographie — Mines · Mauritanie

La Mauritanie, longtemps considérée comme un simple fournisseur de minerai de fer, opère une mue stratégique. Avec le début de la production du gaz naturel du projet Grand Tortue Ahmeyim (GTA), partagé avec le Sénégal, le pays entre dans le cercle des producteurs d'hydrocarbures. Ce tournant, attendu depuis des années, s'accompagne d'une hausse des investissements dans le secteur minier, notamment pour le fer, dont les cours restent soutenus par la demande chinoise. Mais cette manne suscite une question centrale : comment éviter que ces ressources ne profitent qu'aux opérateurs étrangers et ne renforcent pas l'économie locale ?

Une souveraineté énergétique encore fragile

Le gaz de GTA représente un espoir pour la Mauritanie et le Sénégal, qui ambitionnent de devenir des hubs énergétiques régionaux. Les premières livraisons de gaz naturel liquéfié (GNL) ont commencé en 2025, et les volumes devraient monter en puissance. Pour Nouakchott, les revenus du gaz pourraient atteindre plusieurs centaines de millions de dollars par an à terme. Cependant, la dépendance aux technologies et aux capitaux étrangers reste élevée, tandis que les infrastructures locales de distribution d'électricité demeurent insuffisantes. La souveraineté énergétique ne se décrète pas : elle se construit par des politiques industrielles et des partenariats équilibrés.

En parallèle, le Sénégal, avec son champ pétrolier Sangomar, a commencé une production de pétrole qui a atteint 100 000 barils par jour en 2026. Ce voisin, qui partage avec la Mauritanie le projet GTA, illustre les dynamiques à l'œuvre dans la région. Les revenus pétroliers devraient représenter près de 10 % du budget sénégalais d'ici 2027, selon le FMI. Mais cette manne, si elle n'est pas bien gérée, peut exacerber les fragilités macroéconomiques, comme le rappellent les expériences d'autres pays africains. Pour la Mauritanie, l'enjeu est similaire : transformer des ressources non renouvelables en capital productif et en infrastructures durables.

Les fragilités structurelles du secteur extractif ouest-africain

L'Afrique de l'Ouest regorge de ressources, mais leur exploitation reste souvent entravée par des problèmes structurels. Au Burkina Faso et au Mali, l'orpaillage illégal alimente des circuits parallèles et prive les États de recettes fiscales. Ce phénomène, qui s'est intensifié avec la hausse des cours de l'or, représente un défi sécuritaire et économique majeur. Les gouvernements tentent de réguler le secteur, mais la pauvreté rurale et le manque d'alternatives économiques poussent de nombreux jeunes vers ces activités informelles. La Mauritanie, qui n'échappe pas à ce fléau, doit tirer les leçons de ces expériences pour son propre secteur minier.

L'industrie extractive mauritanienne est dominée par le fer, extrait à Zouérate par la Société nationale industrielle et minière (SNIM), dont l'État est actionnaire majoritaire. Les récentes fluctuations des cours du minerai de fer, qui ont baissé de 20 % depuis leur pic de 2021, rappellent la vulnérabilité aux cycles mondiaux. Pour compenser, la Mauritanie cherche à diversifier sa production, notamment vers l'or et le cuivre. Mais ces projets exigent des investissements massifs et une stabilité juridique que les investisseurs internationaux scrutent de près.

La question de la transformation locale est également cruciale. Jusqu'à présent, la Mauritanie exporte essentiellement des matières premières brutes. Or, pour créer des emplois et de la valeur ajoutée, il faudrait développer des chaînes de transformation, comme la production d'acier ou la pétrochimie. Cette ambition, portée par le Plan national de développement, se heurte à un manque d'infrastructures énergétiques et à une main-d'œuvre qualifiée insuffisante. La coopération régionale, notamment au sein de l'UEMOA et de la CEDEAO, pourrait offrir des débouchés, mais elle reste embryonnaire pour les produits transformés.

Un contexte géopolitique mouvant

La ruée vers les ressources de l'Afrique de l'Ouest s'intensifie, avec l'arrivée de nouveaux acteurs comme la Chine, la Russie ou les Émirats arabes unis. La Mauritanie, qui a historiquement entretenu des liens forts avec l'Europe, doit naviguer entre ces puissances pour préserver ses intérêts. Le projet GTA, porté par le britannique BP et l'américain Kosmos Energy, illustre cette dépendance aux majors occidentales. Mais les récentes tensions entre la Russie et l'Occident, qui ont perturbé les marchés de l'énergie, pourraient inciter Nouakchott à diversifier ses partenaires.

Dans ce paysage, la Mauritanie a un atout : sa position géographique, entre l'Afrique du Nord et l'Afrique subsaharienne, et son accès à l'Atlantique. Elle pourrait devenir un hub énergétique pour toute la sous-région, en important du GNL pour alimenter des centrales électriques au Mali, au Burkina Faso ou au Niger. Mais cela nécessite des investissements dans les interconnexions électriques et des accords de coopération. La question de la souveraineté énergétique régionale est donc plus que jamais d'actualité, et la Mauritanie a une carte à jouer.

L'évolution temporelle : de la dépendance à l'interdépendance ?

Depuis 2026, la donne a changé. Le Sénégal a annoncé des recettes pétrolières de 703 milliards de FCFA entre 2027 et 2029, tandis que le Nigeria, grâce à la raffinerie Dangote, devient un exportateur majeur de carburants. Ces évolutions montrent que l'Afrique de l'Ouest est en train de passer d'une simple exportatrice de matières premières à une région qui cherche à capter davantage de valeur. La Mauritanie doit s'inscrire dans cette dynamique, en développant des politiques industrielles et en renforçant ses capacités de négociation.

Cependant, les fragilités demeurent. La hausse des prix du platine en Afrique du Sud, qui profite à l'économie sud-africaine, rappelle que les pays africains dépendent souvent de la conjoncture des marchés mondiaux. Pour la Mauritanie, la diversification et la transformation locale sont des impératifs pour éviter de reproduire les schémas de dépendance qui ont marqué l'histoire du continent.

La Mauritanie, à l'instar de ses voisins, se trouve à un carrefour. Les ressources extractives peuvent être un moteur de développement, mais elles ne le seront que si elles s'accompagnent de réformes structurelles et d'une vision à long terme. La route est encore longue, et les leçons des échecs passés, comme ceux du Nigeria ou de l'Angola, doivent servir de garde-fous. La souveraineté énergétique régionale ne se décrète pas, elle se construit dans la coopération et l'innovation.