Les exportations turques vers le Maroc ont atteint 2,1 milliards de dollars au premier semestre 2026, en hausse de 19 % sur un an. Rabat confirme son rôle de porte d’entrée des produits turcs vers l’Afrique, mais aussi de hub logistique pour l’ensemble de la région. Ce dynamisme commercial interroge les filières stratégiques ouest-africaines, notamment celle de l’or, dont les besoins en équipements, en énergie et en services croissent avec l’essor des projets miniers.

Infographie — Or · Production

Derrière la progression des échanges entre la Turquie et le Maroc se dessine une recomposition des chaînes d’approvisionnement en Afrique de l’Ouest. Le Maroc n’est plus seulement un client ; il devient un pivot régional, connectant l’Europe et l’Afrique subsaharienne via des infrastructures comme le port de Tanger Med. Ce rôle de hub bénéficie directement aux secteurs miniers ouest-africains, notamment celui de l’or, qui dépendent de l’importation de machines, de matériaux de construction et d’équipements électriques – autant de postes clés des exportations turques.

L'or ouest-africain sous tension logistique

Les mines d’or du Burkina Faso, du Mali ou du Ghana, en pleine expansion, nécessitent des intrants sophistiqués : foreuses, convoyeurs, transformateurs, mais aussi des biens de consommation pour les camps miniers. La Turquie, avec son industrie manufacturière compétitive, s’impose comme un fournisseur de choix. Mais l’acheminement de ces marchandises vers les pays enclavés du Sahel est un défi logistique. Le Maroc offre ici un atout : sa stabilité politique et ses ports modernes permettent un dédouanement rapide et un réacheminement par route ou par mer vers les capitales ouest-africaines.

Cette dépendance logistique pose toutefois une question de souveraineté. Les pays producteurs d’or d’Afrique de l’Ouest, souvent marqués par l’instabilité, peinent à développer leurs propres capacités de transformation industrielle. Le recours à un hub marocain contrôlé par des acteurs privés et publics étrangers (turcs, mais aussi européens) peut limiter leur autonomie stratégique. Le récent lancement d’un programme de formation d’ingénieurs au pied du barrage de Souapiti en Guinée, évoqué dans nos précédentes analyses, illustre la volonté de certains États de renforcer leurs compétences locales, mais le chemin est long.

La question énergétique, chaînon manquant

L’exploitation aurifère est gourmande en énergie. Or, le secteur électrique ouest-africain reste fragile, avec une dépendance aux centrales thermiques coûteuses et polluantes, comme le montre la persistance de ces infrastructures au Togo malgré les investissements renouvelables. Le Maroc, qui mise sur les énergies solaire et éolienne, pourrait devenir un fournisseur d’électricité verte pour les mines, via des interconnexions ou des projets communs. Les discussions autour d’un marché régional de l’électricité ouest-africain, bien que lentes, s’accélèrent, et Rabat pourrait y jouer un rôle clé.

En parallèle, le port de Lomé s’affirme comme un concurrent direct de Tanger Med pour le trafic minier. Avec 30,6 millions de tonnes de marchandises traitées en 2024, il capte une partie des flux destinés aux pays du Sahel. La compétition entre hubs portuaires s’intensifie, chaque infrastructure cherchant à attirer les investisseurs turcs, chinois ou européens. Le Maroc garde pour l’instant une longueur d’avance grâce à sa stabilité politique et ses accords commerciaux, mais la donne pourrait évoluer avec la mise en œuvre du « Pacte d’avenir » de la CEDEAO, qui vise à consolider l’intégration régionale.

Un signal pour la diversification des partenariats

La forte croissance des exportations turques vers le Maroc n’est pas un simple fait conjoncturel. Elle s’inscrit dans une stratégie turque plus large d’implantation en Afrique, où Ankara cherche à équilibrer l’influence de la France, de la Chine et des pays du Golfe. Pour l’Afrique de l’Ouest, cette concurrence peut être une opportunité de diversifier ses partenaires et de renégocier les termes des échanges. Les industries extractives, et particulièrement l’or, sont au cœur de cette recomposition géopolitique.

L’essor des relations commerciales Maroc-Turquie révèle ainsi des tendances plus profondes : la montée en puissance des hubs logistiques régionaux, la dépendance énergétique des mines ouest-africaines, et la quête de souveraineté des États producteurs. Alors que la Coupe du monde 2030 se profile, le Maroc renforcera sans doute son attractivité. Reste à savoir si les pays d’Afrique de l’Ouest sauront tirer parti de cette dynamique sans accroître leur vulnérabilité.