L'été 2026 marque un tournant dans la course aux gazoducs transsahariens. Tandis que l'Algérie a lancé les travaux du Trans-Saharan Gas Pipeline (TSGP) le 4 juin, les États de la Cedeao ont signé le 19 juillet l'accord intergouvernemental du Gazoduc africain atlantique (AAGP), porté par Rabat et Abuja. Ce double mouvement révèle des stratégies concurrentes pour valoriser les réserves gazières nigérianes, avec des implications majeures pour l'équilibre énergétique régional.
Deux gazoducs, une même ambition
L'été 2026 marque un tournant : l'Algérie lance le TSGP, la Cedeao signe l'AAGP. Deux corridors concurrents pour valoriser les réserves nigérianes.
Le Nigeria, fort de réserves de gaz naturel estimées à 215,19 trillions de pieds cubes au 1er janvier 2026 par la Nigerian Upstream Petroleum Regulatory Commission, suscite toutes les convoitises. Deux corridors ambitionnent d'acheminer cette ressource vers les marchés nord-africains et européens. Le TSGP, plus ancien, remonte vers le nord via le Niger et le Sahara algérien. L'AAGP, longtemps appelé Nigeria-Morocco Gas Pipeline, longe la façade ouest-africaine jusqu'au Maroc. Tous deux partagent le même partenaire nigérian, NNPC Limited, mais leurs logiques divergent profondément.
Le TSGP, dont l'accord intergouvernemental remonte à 2009, vise à raccorder le gaz nigérian au système algérien pour l'exporter vers l'Europe. Son tracé de 4 200 kilomètres, présenté par le ministère algérien, bénéficie d'un débouché direct sur un réseau déjà connecté à l'Europe. L'Algérie a lancé les travaux du tronçon restant sur son territoire le 4 juin, lui conférant un avantage décisif en termes de kilomètres à poser et de faisabilité technique.
L'AAGP, de son côté, se construit à un rythme différent. L'accord intergouvernemental signé le 19 juillet par les États de la Cedeao marque une étape institutionnelle majeure, mais le projet doit encore parcourir un long chemin avant de poser ses premiers tuyaux. Son ambition est double : alimenter les pays traversés et ouvrir une nouvelle voie vers l'Europe via le Maroc. Ce tracé côtier pourrait renforcer l'intégration énergétique ouest-africaine, mais il soulève des questions de financement et de sécurité dans une région marquée par l'instabilité.
Cette compétition entre les deux gazoducs s'inscrit dans un contexte plus large où la souveraineté énergétique devient un enjeu central pour les États ouest-africains. Le Sénégal et la Mauritanie, avec le projet gazier Grand Tortue Ahmeyim (GTA), et le Sénégal avec le pétrole de Sangomar, illustrent cette dynamique. Ces pays cherchent à maximiser leurs revenus extractifs tout en sécurisant leur approvisionnement intérieur. Le gazoduc atlantique, s'il voit le jour, pourrait offrir une alternative aux pays enclavés comme le Mali et le Burkina Faso, confrontés par ailleurs à la problématique de l'orpaillage illégal, qui détourne des ressources et alimente l'insécurité.
Les enjeux géopolitiques sont considérables. L'Algérie, déjà premier fournisseur de gaz de l'Europe via ses gazoducs existants, consoliderait sa position de hub énergétique régional. Le Maroc, de son côté, cherche à diversifier ses sources et à s'imposer comme un acteur clé du transit gazier. Pour le Nigeria, cette compétition est une opportunité de monnayer au mieux ses réserves, mais elle implique aussi des choix stratégiques qui engagent son avenir énergétique.
L'évolution récente montre une accélération des projets. En six semaines, les deux corridors ont franchi des étapes majeures, mais à des rythmes différents. Le TSGP a commencé à poser du tuyau, tandis que l'AAGP continue de bâtir son architecture institutionnelle. Cette disparité pourrait se révéler déterminante : les financements, les partenariats et la sécurité des tracés seront les arbitres de cette course.
Au-delà des deux gazoducs, c'est la question de la coopération régionale qui est posée. La Cedeao, en signant l'accord de l'AAGP, affirme sa volonté de jouer un rôle dans la gouvernance énergétique ouest-africaine. Mais les intérêts nationaux, les rivalités historiques et les pressions extérieures compliquent la donne. La souveraineté énergétique de la région dépendra de sa capacité à transformer ses ressources en levier de développement, et non en facteur de dépendance.
La compétition entre le TSGP et l'AAGP n'est pas qu'une affaire de tuyaux. Elle cristallise les ambitions géopolitiques de l'Algérie, du Maroc et du Nigeria, et redessine les équilibres énergétiques de l'Afrique de l'Ouest. Alors que le Sénégal et la Mauritanie commencent à exporter leur gaz, et que la région doit faire face à des défis sécuritaires et à la pression de l'orpaillage illégal, le choix des corridors gaziers déterminera en partie la capacité des États à transformer leurs richesses extractives en développement durable. Reste à savoir si ces projets parviendront à dépasser les clivages politiques pour servir l'intégration régionale.