Tandis que le Sénégal et la Mauritanie peaufinent leurs modèles de financement pour exploiter le gisement de Grand Tortue Ahmeyim, le géant italien Eni annonce deux accords majeurs en Libye et en Argentine. Ces mouvements révèlent une stratégie mondiale de diversification de l’offre de GNL, qui pourrait modifier la donne concurrentielle et les équilibres de pouvoir dans le bassin atlantique africain.

Infographie — Gaz naturel

Le 30 juin 2026, Eni a frappé un double coup. D’une part, le lancement du projet de compression offshore de Sabratha en Libye, qui ajoutera environ 800 millions de mètres cubes de gaz par an à la production du champ de Bahr Essalam, avec à la clé une sécurisation des approvisionnements vers l’Italie via le pipeline GreenStream. D’autre part, l’entrée dans le projet intégré de GNL en Argentine, via l’acquisition de 32 % de trois blocs dans le bassin de Vaca Muerta, visant une capacité future de 12 millions de tonnes de GNL par an. Ces opérations s’inscrivent dans une logique de contrôle vertical de la chaîne gazière, de l’extraction à la liquéfaction.

Pour l’Afrique de l’Ouest, ces annonces ne sont pas anodines. Le Sénégal et la Mauritanie, qui misent sur le gisement transfrontalier de Grand Tortue Ahmeyim (GTA) pour transformer leur économie, se trouvent confrontés à une concurrence accrue sur le marché mondial du GNL. Alors que les deux pays cherchent à finaliser les accords de financement – avec une préférence affichée pour des ressources endogènes, comme l’épargne nationale évoquée dans les débats sénégalais –, les majors pétrolières multiplient les options d’approvisionnement. Eni, qui n’est pas directement partie prenante dans GTA (BP et Kosmos en sont les opérateurs), renforce néanmoins sa présence sur deux continents, signalant aux producteurs ouest-africains que la fenêtre de tir pour placer leur gaz sur le marché se resserre.

Cette compétition pour les parts de marché intervient alors que la demande européenne de GNL, dopée par la guerre en Ukraine et la transition énergétique, reste soutenue. Mais l’offre, elle, explose : aux États-Unis, au Qatar, en Russie, et désormais en Amérique latine. L’Argentine, grâce à Vaca Muerta, pourrait devenir un exportateur majeur, tandis que la Libye, si la stabilité politique le permet, pourrait inonder le sud de l’Europe. Dans ce contexte, le gaz ouest-africain, dont les coûts de développement sont élevés (GTA nécessite des infrastructures offshore complexes), risque de perdre en attractivité auprès des investisseurs, surtout si les retards s’accumulent.

Le modèle de financement endogène vanté par certains responsables sénégalais – mobilisation de l’épargne nationale, fonds souverains – apparaît comme une tentative de réduire la dépendance aux capitaux étrangers et aux conditions imposées par les majors. Mais il suppose une capacité d’absorption et de gestion des risques que peu de pays de la région possèdent. En attendant, le Sénégal a organisé en mai 2026 la deuxième édition de sa Space Week, signalant sa volonté de diversifier son économie vers les technologies spatiales, un secteur bien éloigné des hydrocarbures mais porteur de souveraineté. Cette double temporalité – court terme gazier, long terme technologique – illustre la complexité des choix de développement.

En creux, les annonces d’Eni rappellent que la souveraineté énergétique régionale ne se décrète pas : elle se négocie dans un marché global où les grands groupes arbitrent entre plusieurs zones de production. Le Sénégal et la Mauritanie doivent composer avec des partenaires aux intérêts multiples, et la concurrence intra-africaine (Nigeria, Mozambique, Tanzanie) ne fait qu’ajouter à la pression. La question n’est plus seulement de produire, mais de savoir à quel prix et à quelles conditions.

Une géopolitique du gaz en mouvement

Le choix d’Eni de miser sur la Libye – malgré les risques sécuritaires – et sur l’Argentine – malgré les distances – témoigne d’une stratégie de maximisation des options. Pour l’Afrique de l’Ouest, cela signifie que le temps presse. Si les projets ouest-africains ne sont pas rapidement mis en service, ils risquent de perdre leur place dans le portefeuille des acheteurs européens, asiatiques ou même africains. Par ailleurs, l’émergence de nouveaux fournisseurs pourrait faire baisser les prix du GNL, réduisant d’autant les marges des États producteurs.

Les implications pour la souveraineté énergétique régionale sont doubles. D’un côté, le gaz doit permettre de sécuriser l’approvisionnement électrique et de développer une base industrielle. De l’autre, l’insertion dans le marché mondial expose à des fluctuations et à une dépendance aux décisions d’acteurs extérieurs. La voie de la valorisation locale (gaz-to-power, pétrochimie) est souvent évoquée, mais elle nécessite des investissements colossaux et des réformes structurelles que peu de pays ont accomplies.

L’épargne nationale comme levier

L’idée de mobiliser l’épargne des Sénégalais pour financer le gaz a été relancée en mai 2026, selon des sources locales. Ce modèle, s’il aboutit, pourrait offrir une alternative aux financements internationaux souvent conditionnés à des réformes politiques ou environnementales. Mais il est fragile : la confiance des épargnants, la transparence des comptes, et la liquidité des instruments financiers sont autant de défis. L’exemple de la Libye, où Eni s’appuie sur une coentreprise avec la NOC, montre que les partenariats public-privé restent la norme, même dans des contextes politiquement instables.

Alors que l’Afrique de l’Ouest s’apprête à entrer dans l’ère du gaz, les récents mouvements d’Eni rappellent que la compétition pour les marchés et les capitaux est mondiale. La capacité du Sénégal et de la Mauritanie à imposer leur souveraineté énergétique dépendra moins de leurs réserves que de leur aptitude à orchestrer des partenariats équilibrés, à maîtriser les délais, et à anticiper les mutations d’un secteur en pleine recomposition. L’année 2026 pourrait être un test décisif pour la région.