Le 23 juillet 2026, la CEDEAO a entériné le cadre de mise en œuvre du gazoduc Nigeria-Maroc, un projet estimé à 25-27 milliards de dollars. Cette décision, prise lors du 69e sommet des chefs d'État à Abuja, offre une base juridique à une infrastructure qui doit traverser 13 pays côtiers. Alors que le Sénégal et la Mauritanie peinent à concrétiser leurs propres projets gaziers, cette avancée interroge la capacité de la région à mutualiser ses ressources énergétiques face à des contraintes budgétaires croissantes.

Infographie — Gaz naturel

L'approbation de l'accord intergouvernemental (IGA) pour le gazoduc Nigeria-Maroc par la CEDEAO constitue un tournant juridique pour l'un des plus ambitieux projets énergétiques d'Afrique. Long de près de 7 000 kilomètres, ce pipeline doit acheminer jusqu'à 30 milliards de mètres cubes de gaz naturel par an depuis les champs nigérians vers le Maroc, avec une connexion vers l'Europe. Le feu vert des chefs d'État, réunis à Abuja, traduit une volonté politique longtemps attendue, mais les défis de financement et de coordination restent immenses.

Le Sénégal sous pression budgétaire

Ce projet intervient dans un climat régional tendu. Le Sénégal, qui mise sur ses propres gisements de gaz pour redresser des finances publiques fragilisées, fait face à des coûts d'exploitation plus élevés que prévu. Les sources indiquent que le coût du gaz pèse lourdement sur le budget sénégalais, déjà obéré par une dette héritée de l'ancien gouvernement. Dans ce contexte, l'option d'un gazoduc régional, bien qu'à long terme, pourrait offrir une alternative à des accords bilatéraux coûteux. Toutefois, les bénéfices pour le Sénégal dépendront de sa capacité à négocier des conditions favorables dans un projet dominé par le Nigeria et le Maroc.

Les enjeux géopolitiques et la concurrence des projets

Le gazoduc Nigeria-Maroc n'est pas le seul méga-projet dans la région. Au Niger, l'uranium suscite des convoitises, avec le géant français Orano qui se tourne vers les États-Unis pour ses futurs développements, fragilisant la position de Niamey. Parallèlement, la Mauritanie et le Sénégal avancent lentement sur l'exploitation du champ gazier Grand Tortue Ahmeyim (GTA), dont les retards et les surcoûts nourrissent les critiques. L'adoption de l'IGA pour le NMGP pourrait redessiner la carte énergétique ouest-africaine en créant un couloir d'exportation unique, mais elle ravive aussi les craintes de dépendance vis-à-vis des grands producteurs.

Un financement encore incertain

Le coût total du projet, estimé entre 25 et 27 milliards de dollars, reste un obstacle majeur. Si l'IGA apporte une sécurité réglementaire, les investisseurs potentiels, notamment les banques de développement, attendent des garanties supplémentaires sur la viabilité commerciale. Les délais annoncés – début des travaux en 2028 pour une mise en service vers 2031 – sont jugés optimistes par plusieurs analystes. La mobilisation des financements, la stabilité politique des États traversés et la concurrence du gaz naturel liquéfié (GNL) américain ou qatari pèseront sur la décision finale d'investissement.

L'intégration régionale comme horizon

Au-delà des aspects techniques, ce projet incarne une vision d'intégration économique régionale. En connectant 13 pays côtiers, il pourrait harmoniser les politiques énergétiques et stimuler le commerce intra-africain. La zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) offre un cadre favorable, mais les disparités de régulation et les intérêts nationaux restent des freins. Le gazoduc Nigeria-Maroc, s'il aboutit, serait un test grandeur nature de la capacité des États ouest-africains à coopérer au-delà des souverainetés.

Alors que les projets gaziers nationaux peinent à décoller, le gazoduc Nigeria-Maroc apparaît comme une tentative de mutualisation des ressources à l'échelle ouest-africaine. Son succès dépendra moins de la technique que de la volonté politique durable et de l'équilibre entre les intérêts des États et ceux des investisseurs internationaux. Dans une région où l'énergie est autant un levier de développement qu'un enjeu de pouvoir, cette infrastructure pourrait redéfinir les rapports de force à moyen terme.