Le 19 juillet 2026, les chefs d'État de la Cédéao ont signé à Freetown l'Accord intergouvernemental du Gazoduc africain atlantique Nigeria-Maroc. Cet acte donne un cadre juridique et institutionnel à un projet qui, initialement bilatéral, devient une infrastructure régionale. Il intervient dans un contexte de pression budgétaire pour plusieurs pays ouest-africains, comme en témoignent les récentes difficultés du Sénégal à honorer sa dette et les émissions obligataires du Togo. L'accord pourrait redessiner l'équilibre énergétique et les revenus pétroliers de la région.

Infographie — Gaz naturel

Les ambitions d'un corridor gazier régional

Le Gazoduc africain atlantique (AAGP) Nigeria-Maroc, porté par la signature de l'IGA entre les États membres de la Cédéao, le Maroc et la Mauritanie, franchit une étape décisive. Initialement conçu comme un projet bilatéral entre Abuja et Rabat, il se mue en infrastructure communautaire, sous l'égide de l'ONHYM, de la NNPC et de la Commission de la Cédéao. Ce changement de statut n'est pas anodin : il traduit une volonté politique d'intégration énergétique régionale, dans une zone Ouest-africaine où les réseaux de gaz et d'électricité restent fragmentés. Le tracé, qui doit relier le Nigeria au Maroc puis à l'Europe via le réseau gazier marocain, traverse une dizaine de pays côtiers, offrant à chacun une opportunité d'accès à une source d'énergie abondante et moins carbonée que le pétrole.

Cette dynamique s'inscrit dans un contexte où plusieurs États de la région cherchent à diversifier leurs sources de revenus et à stabiliser leurs finances publiques. En mai 2026, le Sénégal faisait face à un service de la dette particulièrement élevé sur les mois de juin et juillet, tandis que le Togo mobilisait 25 milliards de FCFA sur le marché régional. Ces tensions budgétaires rappellent l'urgence de projets générateurs de recettes à long terme. Le gazoduc, par les redevances de transit et les taxes qu'il induira, pourrait constituer un levier fiscal non négligeable pour les États traversés, à condition que les clauses contractuelles garantissent une répartition équitable.

Enjeux de souveraineté et de financement

La souveraineté énergétique est au cœur des discussions. Aujourd'hui, de nombreux pays ouest-africains dépendent encore de centrales thermiques au fioul importé, coûteuses et polluantes. Le gazoduc permettrait d'alimenter des centrales à gaz locales, réduisant la facture énergétique et améliorant la compétitivité industrielle. Pour le Sénégal, qui a découvert d'importants gisements de gaz avec Grand Tortue Ahmeyim, le projet suscite des interrogations : ce corridor régional pourrait concurrencer ses propres ambitions d'exportation de GNL, ou au contraire offrir un débouché complémentaire. La Mauritanie, également riveraine du champ gazier, devra arbitrer entre participation au pipeline et développement de filières nationales.

La mobilisation des financements reste le principal défi. Le coût estimé de l'AAGP dépasse les 20 milliards de dollars, un montant difficile à réunir dans un contexte de resserrement des conditions financières. Les banques de développement et les fonds climatiques pourraient jouer un rôle, mais exigent des garanties sur les recettes futures. L'IGA, en fixant les obligations des États, facilite la structuration des contrats commerciaux et rassure les investisseurs. Reste à savoir si les clauses de partage de risque et de règlement des différends seront suffisamment solides pour attirer des capitaux privés.

Sur le plan géopolitique, le gazoduc renforce l'axe Nigeria-Maroc, au détriment d'autres initiatives comme le pipeline Transsaharien ou les projets concurrents de GNL. Il offre au Maroc un rôle de hub énergétique entre l'Afrique et l'Europe, tandis que le Nigeria assoit sa position de premier producteur de gaz du continent. Mais cette centralisation pose la question de la dépendance des États intermédiaires (Bénin, Togo, Ghana, Côte d'Ivoire, etc.) vis-à-vis des deux géants. Un équilibre devra être trouvé pour que les bénéfices soient partagés et que la souveraineté de chaque État soit respectée.

Enfin, le calendrier politique est favorable. La signature à Freetown, en marge du sommet de la Cédéao, symbolise une adhésion collective rare. Si les études techniques et environnementales avancent, la construction effective pourrait débuter d'ici 2028. Les leçons des projets gaziers précédents en Afrique de l'Ouest, souvent retardés par des désaccords entre partenaires, incitent à la prudence. Mais l'IGA offre pour la première fois un cadre juridique commun qui réduit l'incertitude.

Le Gazoduc africain atlantique Nigeria-Maroc représente plus qu'un simple pipeline : il incarne une tentative de structuration du marché gazier ouest-africain, dans une région où les ressources abondent mais où l'infrastructure manque. Son succès dépendra de la capacité des États à conjuguer intégration régionale et souveraineté nationale, tout en attirant les investisseurs dans un environnement macroéconomique tendu. Au-delà de l'énergie, c'est la vision d'une Afrique de l'Ouest interconnectée qui se joue.