À une centaine de kilomètres des côtes sénégalaises, le champ gazier Yakaar-Teranga recèle 32 trillions de pieds cubes de gaz naturel. Mais au-delà des réserves, c'est le modèle de financement qui attire l'attention : le Sénégal mise sur les « Patriot Bonds » et l'actionnariat populaire pour garder la richesse sur place. Ce virage, présenté lors du Salon international de l'énergie et du pétrole en Afrique (Siepa) le 13 mai 2026 à Dakar, marque une rupture nette avec les projets pionniers comme Sangomar et Grand Tortue Ahmeyim, adossés aux capitaux des multinationales.
Yakaar-Teranga : le pari du financement endogène
32 trillions de pieds cubes de gaz, un modèle inédit : Patriot Bonds et actionnariat populaire pour garder la richesse au Sénégal.
« Notre stratégie, c'est de faire en sorte qu'une bonne partie de cette richesse créée reste dans le pays. »
— Babacar Mbengue, directeur exploration & promotion, Petrosen
Panel sur l'accès au financement — Siepa 2026, Dakar
Les trois piliers du financement endogène
Patriot Bonds
Obligations patriotiques adossées au marché domestique pour capter l'épargne des Sénégalais de la diaspora et des résidents.
Actionnariat populaire
Les citoyens sénégalais deviennent actionnaires du projet gazier, une première en Afrique de l'Ouest.
Pilotage par Petrosen
La société nationale sénégalaise orchestre le projet et garantit que la valeur reste dans l'économie locale.
Une rupture avec le modèle historique
Jusqu'à présent, les grands projets gaziers ouest-africains (Grand Tortue Ahmeyim, Sangomar) étaient portés par des majors internationales telles que BP, Kosmos Energy ou Woodside. L'investissement étranger permettait de mobiliser des centaines de milliards de dollars, mais une part significative des revenus repartait vers les maisons mères. Avec Yakaar-Teranga, Petrosen, la société nationale sénégalaise, entend inverser la logique. Babacar Mbengue, directeur de l'exploration et de la promotion de Petrosen, l'a affirmé lors du panel sur l'accès au financement : « Notre stratégie, c'est de faire en sorte qu'une bonne partie de cette richesse créée reste dans le pays. »
Les mécanismes d'un financement endogène
Pour y parvenir, Dakar explore des instruments financiers adossés au marché domestique. Les « Patriot Bonds » – obligations patriotiques – visent à capter l'épargne des Sénégalais de la diaspora et des résidents. L'actionnariat populaire, autre piste, permettrait aux citoyens d'acquérir des parts du projet. Ce modèle s'inspire de précédents en Afrique de l'Est (Kenya, avec les obligations infrastructurelles) mais son application à un champ gazier de cette envergure serait une première régionale. Le succès dépendra de la capacité à convaincre les épargnants de la rentabilité et de la sécurité de l'investissement.
Un contexte régional en mutation
Cette initiative s'inscrit dans un paysage gazier ouest-africain en pleine recomposition. Le gazoduc atlantique Nigeria-Maroc (AAGP), porté par le Maroc, ambitionne de relier l'Afrique de l'Ouest à l'Europe. Parallèlement, le Port de Lomé consolide son rôle de hub logistique, traite 30,6 millions de tonnes de marchandises en 2024, facilitant les exportations énergétiques. Le Sénégal, avec Yakaar-Teranga, cherche à ne pas dépendre uniquement des infrastructures – et des financements – extérieurs.
Les défis de l'appropriation nationale
Si l'ambition est claire, les obstacles sont nombreux. Le financement endogène suppose un marché financier local suffisamment profond et liquide. La BRVM (Bourse régionale des valeurs mobilières) et la BCEAO soutiennent l'émission de titres, mais le volume d'épargne disponible reste limité. De plus, la volatilité des cours du gaz et les risques techniques (exploration en eaux profondes) peuvent rebuter les investisseurs particuliers. Petrosen devra aussi composer avec les partenaires étrangers : TotalEnergies et Kosmos Energy possèdent des parts dans le bloc et pourraient exiger des garanties.
Une possible réplication régionale
Le modèle sénégalais intéresse déjà d'autres pays producteurs. La Mauritanie, copropriétaire du champ Grand Tortue, suit de près l'expérience. Si Yakaar-Teranga parvient à boucler son financement via l'épargne locale, il pourrait inspirer des projets similaires au Ghana (Jubilee) ou en Côte d'Ivoire (Baleine). La question sous-jacente est celle de la souveraineté économique : comment les États ouest-africains peuvent-ils capter une plus grande part de la valeur de leurs ressources sans renoncer aux capitaux étrangers ?
L'impact sur les relations avec les majors
L'émergence d'un financement endogène ne signifie pas une rupture totale avec les multinationales. Les majors apportent l'expertise technique et l'accès aux marchés gaziers internationaux. Le modèle hybride qui se dessine pourrait être celui d'une coentreprise où l'État, via l'épargne citoyenne, détient une part significative. Cela modifierait les équilibres de négociation et les clauses contractuelles, notamment sur la répartition des bénéfices et le contenu local.
Un test pour la finance africaine
Au-delà du gaz, Yakaar-Teranga est un test pour la capacité des marchés financiers africains à financer des infrastructures lourdes. Si le pari est réussi, il pourrait signaler un changement de paradigme : les ressources naturelles ne seraient plus uniquement monnayées contre des devises, mais deviendraient un levier de mobilisation de l'épargne intérieure. Le chemin est long, mais le premier pas a été franchi à Dakar.
Yakaar-Teranga incarne une ambition qui dépasse le seul secteur gazier : celle d'une souveraineté financière retrouvée. Alors que les pays d'Afrique de l'Ouest cherchent à diversifier leurs sources de financement et à réduire la dépendance aux capitaux extérieurs, ce projet pourrait servir de modèle – ou d'avertissement. L'issue de cette expérience déterminera en partie la capacité de la région à écrire son propre récit économique.