L’île Maurice, dépendante à 100 % des importations pour son électricité, annonce un virage stratégique vers le gaz naturel liquéfié (GNL). Face à la flambée du fioul lourd, le ministre de l’Énergie Patrick Assirvaden a dévoilé le 27 juin un projet de trois centrales au GNL d’une capacité totale de 500 MW, avec des discussions déjà engagées avec le Japon, le Qatar et l’Inde. Cette décision, qui intervient alors que le Sénégal et la Mauritanie accélèrent la mise en valeur de leurs champs gaziers (GTA), pose la question d’un nouveau corridor d’approvisionnement intra-africain.

Infographie — Gaz naturel

Le constat mauricien est sans appel : chaque cargaison de fioul lourd coûte désormais 26 millions de dollars, contre 15 millions anticipés, soit une facture annuelle de plus de 300 millions pour douze livraisons. Une pression qui pousse le Central Electricity Board (CEB) à explorer une alternative moins onéreuse et plus stable. Le site de Fort William a été identifié pour accueillir une centrale de 150 à 500 MW, et une étude de faisabilité est en cours. Parallèlement, le gouvernement lance un programme de panneaux solaires résidentiels pour atteindre 60 % d’énergies renouvelables d’ici 2035, mais le gaz apparaît comme le pivot de la transition à court terme.

Cette annonce mauricienne intervient dans un contexte où l’Afrique de l’Ouest cherche à monétiser ses réserves de gaz. En mai dernier, le Premier ministre sénégalais Ousmane Sonko réaffirmait en Conseil des ministres la priorité donnée à la valorisation accélérée des ressources gazières, tandis que le projet Grand Tortue Ahmeyim (GTA), partagé avec la Mauritanie, progresse vers sa première production. Jusqu’ici, le GNL ouest-africain était principalement destiné aux marchés asiatiques et européens. L’émergence d’une demande régionale, portée par des économies insulaires comme Maurice, pourrait offrir un débouché plus proche et plus rémunérateur.

Une concurrence mondiale exacerbée

Les partenaires pressentis par Maurice – Japon, Qatar, Inde – sont déjà des acteurs majeurs du GNL. Le Qatar, premier exportateur mondial, cherche à verrouiller des contrats de long terme en Afrique, tandis que l’Inde et le Japon diversifient leurs sources face aux tensions géopolitiques. Pour les producteurs ouest-africains, se positionner sur ce segment exige une compétitivité en coût et en fiabilité. Le Sénégal et la Mauritanie, novices dans l’exportation, devront démontrer leur capacité à honorer des volumes stables, alors que des retards ont émaillé le démarrage de GTA.

Enjeux de souveraineté énergétique

Pour Maurice, le GNL représente une bouffée d’air financière, mais aussi un nouveau type de dépendance. Le fioul lourd, bien que coûteux, s’approvisionnait sur des marchés spot concurrentiels ; le GNL s’inscrit dans des contrats souvent longs, liant l’importateur à un fournisseur. Pour les pays côtiers d’Afrique de l’Ouest, l’enjeu est double : capter une partie de la demande régionale pour améliorer leur balance commerciale, tout en s’assurant que l’exploitation gazière ne réplique pas les schémas extractifs hérités du pétrole, avec des bénéfices limités pour les populations locales.

La transition énergétique mauricienne, qui vise 60 % de renouvelables en 2035, pourrait réduire à terme la part du gaz. Mais à court et moyen terme, le GNL apparaît comme un complément indispensable pour garantir la stabilité du réseau. Ce calcul, partagé par d’autres économies insulaires et continentales, tend à créer une demande régionale structurante pour les nouveaux producteurs africains.

Concurrence ou coopération régionale ?

La compétition pour attirer les investissements gaziers ne se limite pas à l’Afrique de l’Ouest. Le Mozambique, avec ses mégaprojets de GNL, et le Nigeria, via Nigeria LNG, sont déjà des exportateurs établis. Pour le Sénégal et la Mauritanie, le créneau de l’approvisionnement intra-africain pourrait être un atout différenciant. Encore faudrait-il que les infrastructures portuaires et les accords commerciaux suivent. L’initiative mauricienne, bien que lointaine géographiquement, révèle une dynamique : les États africains cherchent à mutualiser leurs ressources énergétiques pour réduire leur vulnérabilité aux chocs extérieurs.

Au-delà du cas mauricien, cette annonce illustre une recomposition des flux énergétiques en Afrique. Alors que le continent tarde à développer son marché intérieur du gaz, chaque projet d’importation crée une opportunité pour les producteurs régionaux. Reste à savoir si les cadres réglementaires et les infrastructures permettront de transformer cette fenêtre en un véritable corridor gazier africain, ou si les rivalités d’acteurs et les inerties bureaucratiques laisseront la place aux fournisseurs historiques.