Rabat a intensifié ses efforts pour réunir les fonds nécessaires à la réalisation du gazoduc atlantique reliant le Nigéria au Maroc, en sollicitant 26 milliards de dollars auprès de l'US Exim Bank et de la Banque mondiale. Ce projet colossal, qui traversera plusieurs pays d'Afrique de l'Ouest, cristallise les enjeux de souveraineté énergétique régionale. Alors que l'attention se portait récemment sur l'uranium nigérien, le gaz naturel s'impose comme le nouvel axe stratégique du continent.

Infographie — Gaz naturel

Un financement crucial pour le projet AAGP

L'ambassadeur du Maroc à Washington a confirmé que son pays sollicitait 26 milliards de dollars auprès de l'US Exim Bank et de la Banque mondiale pour le financement du gazoduc atlantique Afrique-Nigéria (AAGP). Ce montant, colossal pour un seul projet d'infrastructure en Afrique, témoigne de l'ambition marocaine de devenir un hub énergétique régional. Le gazoduc, long de plus de 5 600 kilomètres, doit acheminer le gaz naturel nigérian vers le Maroc, puis potentiellement vers l'Europe. La mobilisation de ces financements intervient dans un contexte de compétition accrue pour les ressources énergétiques ouest-africaines.

Le gazoduc, instrument de souveraineté énergétique

Pour les pays traversés – Bénin, Togo, Ghana, Côte d'Ivoire, Liberia, Sierra Leone, Guinée, Guinée-Bissau, Gambie, Sénégal et Mauritanie – l'AAGP représente une opportunité de sécuriser leur approvisionnement en gaz et de générer des revenus de transit. En mutualisant une ressource régionale, le projet renforce l'indépendance énergétique vis-à-vis des marchés internationaux volatils. Il s'inscrit dans une stratégie plus large de souveraineté, alors que plusieurs États de la région cherchent à monétiser leurs propres réserves, comme le Sénégal avec le champ Grand Tortue Ahmeyim.

Concurrence et rivalités géopolitiques

L'initiative marocaine n'est pas la seule sur le continent. Le gazoduc transsaharien Nigéria-Algérie, porté par Abuja et Alger, reste un concurrent direct. Mais Rabat mise sur une route côtière plus courte et sur le soutien de partenaires occidentaux, comme les États-Unis, pour l'emporter. La sollicitation de l'US Exim Bank n'est pas anodine : elle reflète la volonté de Washington de contrebalancer l'influence chinoise en Afrique et de sécuriser l'accès aux ressources gazières. Par ailleurs, le regain d'intérêt pour l'uranium nigérien, visible dans les alertes de mai 2026, montre que la région est au cœur d'une compétition énergétique globale, où gaz et nucléaire se complètent.

Un pari sur la demande européenne

Le succès du projet dépendra de la capacité à attirer des clients, notamment en Europe, où la demande de gaz naturel liquéfié (GNL) reste forte depuis la crise ukrainienne. Le Maroc dispose déjà d'infrastructures de liquéfaction et pourrait exporter via l'Espagne. Mais les coûts de transport et les incertitudes réglementaires, notamment dans les pays de transit, pourraient freiner le calendrier. La Banque mondiale conditionnera probablement son prêt à des réformes de gouvernance et à des garanties environnementales.

Un nouveau chapitre pour l'intégration régionale

Au-delà de l'aspect énergétique, l'AAGP est un projet d'intégration physique qui pourrait stimuler les échanges commerciaux et la coopération entre les États ouest-africains. Il s'inscrit dans la vision du Nouveau partenariat pour le développement de l'Afrique (NEPAD) et de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO). Cependant, sa réalisation nécessite une coordination politique forte et une répartition équitable des bénéfices, au risque d'exacerber les tensions entre pays producteurs et pays de transit.

La quête de financement du gazoduc atlantique illustre les dynamiques complexes de la transition énergétique en Afrique de l'Ouest. Entre dépendance aux financements internationaux, rivalités régionales et compétition pour les ressources, le projet AAGP est un test pour la souveraineté énergétique du continent. Son issue façonnera profondément les équilibres géopolitiques de la région pour les décennies à venir.