Une semaine après la signature de l'accord intergouvernemental entre les États membres de la CEDEAO, le Maroc a engagé des discussions avec la Banque mondiale et l'Export-Import Bank des États-Unis pour financer le gazoduc géant reliant treize pays d'Afrique de l'Ouest et du Nord. Estimé à 26 milliards de dollars, ce projet longtemps en sommeil entre dans une phase active de recherche de capitaux, alors que d'autres mégaprojets gaziers africains peinent à décoller pour des raisons sécuritaires ou financières.
Nigeria–Maroc : le gazoduc de 26 milliards $ entre en phase active
Une semaine après l’accord de la CEDEAO, Rabat sollicite la Banque mondiale et l’Exim Bank américaine pour verrouiller le financement du plus grand projet énergétique ouest-africain.
Les acteurs du financement
Corridor du gazoduc atlantique africain
En bref
- Le projet, en sommeil depuis 2016, relancé par l’accord de la CEDEAO en juillet 2026.
- Rabat sollicite la Banque mondiale et l’Exim Bank américaine pour boucler le financement.
- Objectif : acheminer le gaz nigérian vers le Maroc et potentiellement l’Europe.
- Contexte : d’autres mégaprojets gaziers africains peinent à décoller (sécurité, financement).
Le timing est stratégique. Moins de dix jours après que les quinze pays de la CEDEAO ont donné leur feuillet politique au gazoduc atlantique africain (anciennement Nigeria-Maroc), Rabat prend les devants en sollicitant les deux plus grandes institutions financières internationales. Ce mouvement rapide traduit la volonté du royaume chérifien de capitaliser sur l'élan politique pour verrouiller le financement avant que les réserves ne se manifestent. Le projet, qui doit acheminer le gaz nigérian jusqu'au Maroc et potentiellement vers l'Europe, est perçu comme un levier majeur d'intégration régionale et de sécurité énergétique.
Les discussions avec la Banque mondiale et l'Exim Bank américaine révèlent une évolution notable dans la géopolitique des financements en Afrique de l'Ouest. Historiquement, les grands projets d'infrastructure énergétique de la région étaient portés par des bailleurs asiatiques ou des institutions multilatérales classiques. Ici, l'implication de l'agence de crédit à l'exportation américaine suggère un intérêt stratégique de Washington pour contrer l'influence chinoise et russe dans le domaine gazier ouest-africain. La Banque mondiale, de son côté, apporterait une caution environnementale et de développement.
Ce contraste est parlant avec d'autres mégaprojets gaziers africains. Au Mozambique, TotalEnergies a dû suspendre son usine de GNL de 20 milliards de dollars en raison de l'insécurité djihadiste. En Angola, la relance du secteur pétrolier passe par des réformes structurelles et non par un méga-gazoduc. Le gazoduc atlantique africain, lui, bénéficie d'un contexte sécuritaire plus stable sur la majeure partie de son tracé, même si des fragilités persistent dans le Sahel. Sa dimension multinationale dilue les risques politiques et permet de mutualiser les coûts.
Les treize pays signataires – Nigeria, Bénin, Togo, Ghana, Côte d'Ivoire, Liberia, Sierra Leone, Guinée, Guinée-Bissau, Gambie, Sénégal, Mauritanie, Maroc – représentent un marché de plus de 400 millions de consommateurs. Mais le véritable enjeu dépasse la simple desserte domestique. En se connectant au réseau gazier marocain, le pipeline pourrait alimenter l'Europe, qui cherche à diversifier ses sources après la guerre en Ukraine. Cette perspective attire l'attention des investisseurs internationaux, mais soulève aussi des interrogations sur la priorité donnée à l'exportation par rapport aux besoins locaux.
Le Sénégal, qui abrite des gisements de gaz en développement (Grand Tortue Ahmeyim), pourrait voir son rôle évoluer. La signature de l'accord intervient alors que des entreprises locales comme 3MD Energy de l'ingénieur Momar Diouf tentent de monter en puissance dans la production énergétique. Le gazoduc pourrait offrir un débouché supplémentaire ou, au contraire, créer une concurrence pour les ressources. Les arbitrages entre exportation et développement industriel local restent à définir.
Un projet au long cours
Le gazoduc atlantique africain n'est pas un projet nouveau. Il a été proposé dès 2016 par le Nigeria et le Maroc, mais sa complexité technique et son coût colossal ont freiné son avancement. L'accord intergouvernemental de juillet 2026 marque un tournant, car il ancre juridiquement l'engagement des États. Désormais, les discussions avec les bailleurs de fonds entrent dans le dur. La Banque mondiale pourrait apporter des garanties partielles, tandis que l'Exim Bank américaine financerait les équipements et services américains.
Cependant, des défis persistent. Le tracé doit traverser des zones maritimes et terrestres complexes, notamment en Mauritanie et au Sahara occidental, où les tensions politiques restent vives. Les coûts de construction, estimés à 26 milliards de dollars, pourraient encore augmenter avec l'inflation et les retards. Les compagnies pétrolières nigérianes, comme la NNPC, devront également s'engager sur les volumes de gaz.
Implications régionales
Au-delà de l'énergie, ce pipeline est un test pour l'intégration régionale en Afrique de l'Ouest. La CEDEAO a souvent peiné à concrétiser des projets communs d'envergure. Si le gazoduc aboutit, il pourrait ouvrir la voie à d'autres infrastructures partagées (routes, chemins de fer, réseaux électriques). Le Maroc, qui n'est pas membre de la CEDEAO mais a sollicité son adhésion, renforce ainsi son ancrage ouest-africain.
Le gazoduc atlantique africain cristallise les ambitions énergétiques et géopolitiques de la façade atlantique du continent. Sa concrétisation dépendra de la capacité des États à maintenir une coordination politique et à sécuriser des financements massifs dans un contexte mondial de resserrement des crédits. Mais son simple passage en phase de financement, après des années de discussions, indique une volonté collective d'accélérer l'intégration régionale par l'énergie.