Les importations marocaines de gaz ont bondi de 15,4 % en juillet pour atteindre 991 GWh, revenant à leur niveau de l'an dernier, après les perturbations liées à la guerre américano-israélienne contre l'Iran. Ce rattrapage masque toutefois un déficit de 13,2 % sur sept mois et soulève des questions sur la stratégie énergétique du royaume. Alors que l'Afrique de l'Ouest affirme son potentiel d'exportateur, le Maroc illustre les fragilités des États dépendants du marché international.

Infographie — Gaz naturel

Un rattrapage spectaculaire mais incomplet

Les données de Vortexa, publiées début août, révèlent une trajectoire heurtée des approvisionnements marocains en gaz naturel. Après un plancher d'avril à 377 GWh, conséquence directe du conflit au Moyen-Orient et du blocage du détroit d'Ormuz, les volumes ont plus que doublé en trois mois, atteignant 991 GWh en juillet, soit un écart de seulement 1 GWh avec juillet 2025. Cette normalisation apparente ne doit pas occulter le solde annuel : entre janvier et juillet, le Maroc a importé 4,98 TWh, contre 5,74 TWh un an auparavant, soit une contraction de 13,2 %. Le roi du royaume, la moyenne mensuelle reste inférieure de 13 % à celle de 2025, signe que les tensions géopolitiques ne sont pas entièrement résorbées.

La guerre d'Iran, révélateur de la vulnérabilité marocaine

Les interruptions de mars et d'avril, explicitement attribuées par Vortexa aux perturbations provoquées par le conflit américano-israélien contre l'Iran, montrent à quel point le Maroc dépend du marché spot du GNL. Contrairement à d'autres pays dotés de contrats de long terme ou d'interconnexions régionales, le royaume achète une part significative de ses cargaisons sur le marché mondial, où les prix et les disponibilités fluctuent au gré des tensions. Le quadruplement des volumes entre avril et juillet illustre une capacité de rebond logistique, mais aussi une exposition structurelle aux chocs externes. Ce choc révèle un paradoxe : alors que l'Afrique de l'Ouest devient progressivement une zone productrice, avec les exportations de pétrole de Sangomar au Sénégal et les accords GNL signés avec des terminaux sud-africains, le Maroc demeure un importateur vulnérable, sans relation directe avec les champs gaziers émergents de la région.

Les enseignements d'une crise régionale

Le contexte du premier semestre 2026 offre une grille de lecture élargie. En juin, les médias africains relayaient l'expédition de trois cargaisons de brut issues de Sangomar et la signature d'un accord GNL à long terme entre Eskom et le Zululand Energy Terminal. Ces développements, concomitants à la crise iranienne, esquissent une recomposition énergétique régionale. Le Sénégal et la Mauritanie, grâce au champ Grand Tortue Ahmeyim, pourraient offrir une alternative aux importations atlantiques. Mais le Maroc, géographiquement proche, n'a pas encore sécurisé d'approvisionnement auprès de ces nouveaux producteurs, faute d'infrastructures d'interconnexion et de cadres contractuels. La hausse de 106 % des importations en mai, suivie d'une augmentation de 10,4 % en juin, suggère que les opérateurs marocains ont réussi à diversifier leurs sources, probablement vers les États-Unis ou l'Europe. Cette agilité commerciale compense les retards de la diplomatie énergétique.

Souveraineté énergétique : l'échéance mauritanienne

La question de la souveraineté énergétique se pose avec acuité pour le Maroc, dont la facture énergétique reste un poste structurel du déficit commercial. Le rebond de juillet, s'il réjouit les industriels du royaume, ne règle pas le problème de fond : la dépendance aux importations, dans un contexte de flambée des prix du GNL due à la guerre. Les réserves stratégiques, les contrats de long terme et les projets de gazoduc avec le Nigeria apparaissent comme des pistes à l'état de projets. Pendant ce temps, les pays producteurs de la sous-région, comme la Mauritanie, voient leurs revenus gaziers augmenter, renforçant leur marge de manœuvre budgétaire. Cette asymétrie entre États exportateurs et importateurs se creuse, modifiant les équilibres géopolitiques au sein de l'Afrique de l'Ouest.

Vers une nouvelle cartographie des flux

Le suivi en temps réel des cargaisons, tel que le pratique Vortexa, expose la volatilité des échanges gaziers africains. En 2025, les flux étaient relativement stables ; en 2026, les courbes sinueuses reflètent les aléas du conflit iranien et les arbitrages commerciaux. La baisse cumulée de 758 GWh sur sept mois équivaut à près de deux mois de consommation marocaine, une perte non récupérée. Les producteurs ouest-africains, eux, ont bénéficié de la pression sur les prix pour conclure des accords avantageux, comme celui d'Eskom. Cette redistribution des cartes pourrait inciter le Maroc à accélérer ses projets d'intégration régionale, notamment le gazoduc Maroc-Nigeria, longtemps resté en suspens. Mais les financements et les aléas sécuritaires dans le Sahel constituent des obstacles persistants.

Une leçon pour l'ensemble de la région

Au-delà du cas marocain, ces données confirment que la sécurité énergétique de l'Afrique de l'Ouest reste tributaire de facteurs exogènes. Les pays importateurs, comme le Maroc, sont en première ligne ; les pays exportateurs, comme le Sénégal et la Mauritanie, bénéficient d'une rente accrue, mais doivent gérer les fluctuations des marchés et les attentes de leurs populations. La crise du premier semestre 2026 a démontré l'absence de solidarité énergétique régionale : aucun mécanisme de basculement entre pays n'a été activé, et chaque État a cherché ses propres solutions sur le marché mondial. Les interconnexions électriques et gazières restent embryonnaires à l'échelle de la CEDEAO et de l'Union du Maghreb arabe. Le choc iranien, en perturbant les chaînes d'approvisionnement, a agi comme un révélateur des fragilités structurelles et des opportunités à saisir pour une régionalisation plus poussée.

Alors que les importations marocaines retrouvent leur niveau d'avant-crise, la question demeure de savoir si ce rattrapage est un simple artefact conjoncturel ou le prélude à une stratégie de diversification plus résiliente. La trajectoire sera scrutée dans les prochains mois, à mesure que les producteurs ouest-africains montent en puissance. Si la guerre contre l'Iran a révélé la vulnérabilité des importateurs, elle a aussi mis en lumière les potentialités d'une coopération gazière régionale encore largement inexploitée.