La Société nationale des hydrocarbures (SNH) du Cameroun a répondu le 6 juillet 2026 aux critiques sur l'avenir gazier du pays. Le départ programmé du FLNG Hilli Episeyo, au large de Kribi, avait été présenté par Africa Intelligence comme un échec stratégique. Mais la SNH y voit une mutation nécessaire, vers un portefeuille diversifié centré sur le champ transfrontalier Yoyo-Yolanda et une nouvelle mise aux enchères de blocs pétrogaziers. Derrière ce débat se dessine l'enjeu de la souveraineté énergétique dans un Golfe de Guinée en pleine recomposition, où le Sénégal et la Mauritanie accélèrent leurs propres projets gaziers.
SNH : la stratégie de diversification en 4 actes
« Passer d’une dépendance à un actif mature unique vers un portefeuille de ressources diversifié et résilient »
— SNH, réponse du 6 juillet 2026 après le retrait annoncé du FLNG Hilli Episeyo
Chronologie du virage gazier camerounais
Démarrage du FLNG Hilli Episeyo
Premier GNL camerounais au large de Kribi. Début de la production sur le bloc offshore.
Accord d’unitisation Yoyo-Yolanda
Cameroun et Guinée équatoriale signent un accord pour développer conjointement le champ transfrontalier.
Retrait du FLNG + réponse SNH
Africa Intelligence parle d’échec. La SNH assume la fin du contrat et défend sa feuille de route.
Objectif : portefeuille diversifié
Mise aux enchères de blocs pétrogaziers et montée en puissance de Yoyo-Yolanda.
Modèle mono-actif
Dépendance au FLNG Hilli Episeyo et à ses réserves associées. Un seul actif de liquéfaction.
Portefeuille diversifié
Champ transfrontalier Yoyo-Yolanda + mise aux enchères de blocs. Résilience et souveraineté.
Acteurs & dynamiques régionales
En bref : les 3 piliers de la stratégie SNH
Champ transfrontalier Yoyo-Yolanda
Développement conjoint avec la Guinée équatoriale (accord signé en février 2026).
Mise aux enchères de blocs pétrogaziers
Nouveaux permis pour attirer les investisseurs et renouveler le portefeuille.
Souveraineté énergétique
Dans un Golfe de Guinée en recomposition, le Cameroun veut éviter la dépendance à un seul actif.
La mise au point de la SNH intervient après la publication d'un article d'Africa Intelligence, le 2 juillet 2026, estimant que la fin des opérations du FLNG Hilli Episeyo traduirait un échec de la stratégie gazière camerounaise. Ce navire de liquéfaction flottant, en service depuis 2018 sur le bloc offshore de Kribi, a permis au Cameroun de devenir un producteur de GNL, mais ses réserves associées s'épuisent et le contrat d'affrètement arrive à son terme. L'entreprise publique conteste la lecture d'un désordre stratégique et affirme organiser une mutation de son portefeuille, passant « d'une dépendance à un actif mature unique vers un portefeuille de ressources diversifié et résilient ».
Un virage assumé vers la diversification
Le premier pilier de cette transition est le champ gazier transfrontalier Yoyo-Yolanda, partagé entre le Cameroun et la Guinée équatoriale. Le 3 février 2026, les deux pays ont signé un accord d'unitisation destiné à permettre le développement conjoint de ces ressources offshore. Selon la SNH, le champ recèle des réserves géologiques estimées à environ 2 500 milliards de pieds cubes de gaz, pour un investissement total évalué à près de 4 milliards de dollars US. Le projet serait conduit par Noble Energy, filiale du groupe américain Chevron, avec la possibilité d'utiliser les infrastructures régionales existantes de liquéfaction et d'exportation.
Le second levier est l'appel d'offres lancé en parallèle sur neuf blocs pétrogaziers, dont plusieurs situés dans le bassin du Rio del Rey et le bassin littoral. Cette mise en concurrence vise à attirer de nouveaux investisseurs internationaux, alors que le contexte global d'incertitude sur les prix du gaz et la transition énergétique refroidit les ardeurs. La SNH mise sur la flexibilité de son offre – mélange de gaz et de pétrole – pour séduire des compagnies cherchant à diversifier leurs actifs africains.
Un contexte régional en pleine effervescence
Au même moment, à l'ouest du continent, le Sénégal et la Mauritanie poursuivent la mise en valeur du champ Grand Tortue Ahmeyim (GTA), un projet phare de GNL dont la première production est attendue imminente après des années de reports. Le Premier ministre sénégalais Ousmane Sonko a récemment assuré que le gouvernement privilégie une réponse fondée sur l'accélération de la valorisation des ressources. Cette dynamique contraste avec la situation camerounaise, où le retrait du Hilli Episeyo crée un vide temporaire avant la montée en puissance de nouveaux projets.
Le développement de Yoyo-Yolanda illustre également une tendance lourde dans le Golfe de Guinée : la multiplication des accords transfrontaliers pour optimiser des gisements chevauchant des frontières maritimes. Après le succès de l'unitisation entre le Nigeria et Sao Tomé-et-Principe dans la zone JDZ, le modèle s'étend à d'autres couples. L'implication d'un supermajor américain, Chevron, renforce la crédibilité du projet et pourrait attirer d'autres partenaires.
Des défis de taille pour la relève gazière
Reste à transformer ces promesses en production effective. Le champ Yoyo-Yolanda nécessite des investissements massifs et un calendrier de développement long, avec une première production pas avant 2030 selon les estimations. Les infrastructures régionales de liquéfaction – notamment celle de Guinée équatoriale à Punta Europa – sont vieillissantes et pourraient nécessiter des mises à niveau. Par ailleurs, la concurrence avec d'autres projets gaziers en Afrique, comme ceux au Mozambique ou en Tanzanie, pourrait compliquer la levée de fonds.
Le pari de la SNH repose aussi sur la stabilité politique et fiscale du Cameroun. Si le pays a su maintenir un dialogue constructif avec les compagnies pétrolières, les récents mouvements sociaux dans le secteur minier et les tensions dans les régions anglophones pourraient peser sur la décision des investisseurs. L'appel d'offres sur les neuf blocs devra donc démontrer que le Cameroun offre un cadre compétitif par rapport à ses voisins.
Le bras de fer rhétorique entre la SNH et Africa Intelligence dépasse le simple cas camerounais. Il souligne la difficulté pour les États pétroliers africains de gérer la fin de vie d'actifs matures tout en préparant l'avenir dans un environnement marqué par l'incertitude technologique et climatique. Le Golfe de Guinée devient ainsi un laboratoire de nouveaux modèles de développement gazier, où la coopération transfrontalière et la diversification des portefeuilles apparaissent comme des impératifs plus que des choix. Reste à savoir si la mutation camerounaise inspirera d'autres pays de la région confrontés au même défi de transition.