TotalEnergies a mis en service un système photovoltaïque de près de 28 MWc sur le toit du complexe Samsung Electronics à Hô-Chi-Minh-Ville, première réalisation privée dans le cadre du décret vietnamien 57 sur les contrats directs d'achat d'électricité. Ce projet, bien que situé en Asie du Sud-Est, pose la question de la place des énergies renouvelables dans la stratégie africaine du géant français. Alors que l'Afrique de l'Ouest cherche à diversifier son mix énergétique et à renforcer sa souveraineté, cet investissement au Vietnam met en lumière un décalage entre les discours et les actes.
TotalEnergies mise sur le solaire au Vietnam : quel signal pour la souveraineté ouest-africaine ?
Le géant français installe 28 MWc chez Samsung à Hô-Chi-Minh-Ville. En Afrique de l'Ouest, le solaire reste marginal. Décryptage d'un paradoxe.
Calendrier de la transition
Le paradoxe ouest-africain
L'annonce de TotalEnergies ENEOS, coentreprise dédiée aux énergies renouvelables, intervient dans un contexte vietnamien en pleine mutation. Le décret 57, adopté en 2024, permet aux industriels de conclure des contrats directs d'achat d'électricité (DPPA) avec des producteurs privés, contournant le monopole d'Électricité du Vietnam. Ce cadre favorable a attiré TotalEnergies, qui déploie ici sa stratégie de croissance dans le solaire en Asie, région où il dispose déjà d'une présence significative.
En Afrique de l'Ouest, la situation est radicalement différente. TotalEnergies y est surtout connu pour ses activités pétrolières et gazières : le champ géant de Moho-Bilondo au Congo, la production au Nigeria, le terminal GNL en Angola, et surtout le projet Grand Tortue Ahmeyim (GTA) à la frontière maritime du Sénégal et de la Mauritanie. Les investissements solaires du groupe dans la région restent marginaux, à l'image de la centrale de Zagtouli au Burkina Faso (33 MWc), bien loin des 28 MWc d'un seul toit vietnamien.
Ce déséquilibre interroge la cohérence de la transition énergétique prônée par le groupe. Dans ses communications, TotalEnergies affirme vouloir se transformer en « compagnie multi-énergies » et réduire l'empreinte carbone de ses clients. Mais en Afrique de l'Ouest, où la demande électrique croît rapidement et où l'ensoleillement est exceptionnel, le solaire pourrait jouer un rôle clé. Or, les projets solaires du groupe y sont rares, souvent de petite taille, et peinent à décoller face aux obstacles réglementaires et financiers.
Le Vietnam offre des leçons pour la région. Le succès du décret 57 repose sur une volonté politique claire de libéraliser le marché de l'électricité, des tarifs compétitifs et une demande industrielle forte. En Afrique de l'Ouest, les réformes du secteur électrique avancent lentement, freinées par la faible solvabilité des distributeurs publics, les risques de change et l'instabilité politique. Les investissements dans le solaire restent souvent l'apanage des bailleurs de fonds et des IPP indépendants, tandis que les majors pétrolières concentrent leurs moyens sur l'amont et le gaz.
Pourtant, les États ouest-africains cherchent à reprendre la main sur leur destin énergétique. Le Sénégal, par exemple, a fait du gaz une énergie de transition, mais ambitionne aussi d'atteindre 30 % de renouvelables d'ici 2030. La Côte d'Ivoire développe l'hydroélectricité et le solaire. Mais ces efforts se heurtent à la prédominance des énergies fossiles dans les recettes fiscales des pays producteurs. La dépendance aux revenus pétroliers freine les réformes, tandis que les compagnies comme TotalEnergies hésitent à investir massivement dans le renouvelable africain tant que les conditions de marché ne sont pas réunies.
L'absence de projets solaires d'envergure de TotalEnergies en Afrique de l'Ouest contraste avec son engagement en Asie et en Europe. Ce constat alimente le scepticisme sur la réalité de la transition du groupe dans la région. Les critiques y voient un « greenwashing » : se tourner vers les renouvelables là où les rendements sont meilleurs, tout en continuant d'exploiter les hydrocarbures africains. Les autorités ouest-africaines, de leur côté, pourraient exiger des IOCs une contribution plus concrète à la transition locale dans le cadre des futurs appels d'offres ou renégociations de contrats.
Au-delà de TotalEnergies, cet épisode illustre un décalage global entre la demande de transition des pays en développement et les investissements des multinationales. Les projets solaires en Afrique de l'Ouest restent souvent dominés par des acteurs chinois, européens ou des fonds climatiques, tandis que les majors pétrolières adoptent une approche attentiste. L'évolution du cadre réglementaire sera déterminante : la mise en place de mécanismes de garantie, de tarifs d'achat attractifs et de réformes du secteur électrique pourrait attirer davantage de capitaux privés.
L'investissement de TotalEnergies au Vietnam rappelle que la transition énergétique mondiale n'est pas uniforme. Pour l'Afrique de l'Ouest, l'enjeu est de ne pas rester en marge de ces dynamiques, tout en valorisant ses ressources fossiles de manière responsable. La question est ouverte : les États ouest-africains sauront-ils imposer des conditions pour que les IOCs contribuent à leur transition ?