Les États-Unis viennent d’accorder une subvention de 5,7 millions de dollars au consortium ORNX Green Hydrogen pour financer les études d’ingénierie d’un complexe d’ammoniac vert à Laâyoune, dans le Sahara marocain. C’est la première fois que Washington finance directement le secteur privé dans cette région contestée. Au-delà du symbole, ce projet interroge sur la stratégie américaine en Afrique du Nord et de l’Ouest, où la course aux énergies propres s’accélère.
Vert américain au Sahara
Le pari de l'ammoniac vert rebat les cartes de l'énergie ouest-africaine
Première subvention américaine directe au secteur privé dans la région contestée du Sahara.
L'ammoniac vert (hydrogène + électricité renouvelable) sert de combustible et de matière première pour les engrais.
Le projet s'inscrit dans l'accélération des énergies propres en Afrique du Nord et de l'Ouest.
“Les États-Unis lient leur coopération économique à une position diplomatique claire”
— Ambassadeur Duke Buchan III, USTDA
⬌ Corridor énergétique
Projet d'ammoniac vert · potentiel éolien et solaire
Une subvention aux allures de message politique
Le geste de l’Agence américaine pour le commerce et le développement (USTDA) n’est pas anodin. En signant la convention à Laâyoune, l’ambassadeur Duke Buchan III a pris soin de rappeler le soutien de Washington au plan marocain d’autonomie pour le Sahara. Ce faisant, les États-Unis lient leur coopération économique à une position diplomatique claire, dans une région où le contentieux territorial oppose le Maroc au Polisario et à l’Algérie. Pour Rabat, cet investissement est une victoire politique autant qu’industrielle.
L’ammoniac vert, nouveau nerf de la guerre énergétique
L’ammoniac vert est un vecteur clé de la transition énergétique, utilisé comme combustible ou comme matière première pour les engrais. Le projet ORNX, porté par des entreprises marocaines et américaines, vise à produire de l’ammoniac à partir d’hydrogène vert obtenu par électrolyse, en utilisant l’abondant potentiel éolien et solaire de la région. Il s’inscrit dans une tendance plus large : plusieurs projets d’hydrogène vert émergent en Mauritanie, au Sénégal et en Namibie, attirant les convoitises des grandes puissances. L’enjeu n’est pas seulement climatique, il est aussi géopolitique : contrôler les futures chaînes de valeur de l’hydrogène.
Une concurrence sino-américaine en toile de fond
En mai 2026, la Guinée signait un accord sur les minéraux critiques avec les États-Unis, tandis que la Chine continue d’investir massivement dans les ressources africaines. La subvention à Laâyoune s’inscrit dans cette rivalité. Les États-Unis tentent de rattraper leur retard en Afrique francophone en offrant des financements attractifs, là où la Chine mise sur des infrastructures souvent adossées aux matières premières. L’ammoniac vert, s’il se développe, pourrait offrir une alternative à la dépendance aux hydrocarbures, mais il nécessite des investissements colossaux et un transfert de technologies que les États-Unis comptent bien contrôler.
Quelles retombées pour l’Afrique de l’Ouest ?
Si le projet est marocain, ses implications dépassent les frontières du royaume. D’abord, il ouvre une brèche pour que d’autres pays à fort potentiel renouvelable (Mauritanie, Sénégal, Mali) puissent attirer des fonds américains, à condition de stabiliser leur climat politique et de résoudre leurs contentieux territoriaux. Ensuite, il interroge la souveraineté énergétique régionale : les pays de la CEDEAO, très dépendants des importations d’engrais, pourraient bénéficier d’une production locale d’ammoniac vert, mais à quel prix politique ? L’alignement sur la position américaine au Sahara risque de crisper l’Algérie, partenaire clé du Sahel.
Le paradoxe des hydrocarbures ouest-africains
Pendant que Washington mise sur l’hydrogène vert, la Côte d’Ivoire lance la phase 3 du projet pétrolier Baleine avec Eni, et la région continue d’exploiter ses ressources fossiles. Le contraste est frappant : d’un côté, une volonté affichée de transition ; de l’autre, une réalité économique qui pousse les États à maximiser leurs revenus pétroliers tant que la demande existe. L’ammoniac vert ne remplacera pas demain les recettes du pétrole ou du gaz, mais il préfigure une recomposition des alliances énergétiques où les pays disposant d’ensoleillement et de vents forts pourraient devenir les nouveaux swing producers.
Une intégration régionale en question
Enfin, ce projet pose la question de l’intégration énergétique régionale. Le Maghreb et l’Afrique de l’Ouest sont reliés par des lignes électriques et des gazoducs, mais les tensions politiques entravent les échanges. Si l’ammoniac vert produit à Laâyoune devait alimenter les marchés ouest-africains, il faudrait lever ces blocages. Or, le soutien américain au plan d’autonomie marocain ne facilite pas le rapprochement avec l’Algérie, ni avec les pays qui soutiennent le Polisario, comme le Nigeria. La géopolitique des tuyaux risque de compliquer la circulation de la molécule verte.
Le projet ORNX à Laâyoune est un test grandeur nature de la capacité des États-Unis à structurer une filière d’énergie propre en Afrique tout en promouvant leurs intérêts diplomatiques. Pour l’Afrique de l’Ouest, il ouvre des perspectives mais aussi des dilemmes : comment concilier souveraineté énergétique, attrait des investissements étrangers et équilibres géopolitiques régionaux ? La réponse déterminera si l’hydrogène vert sera un vecteur de coopération ou un nouvel instrument de rivalité des puissances.