Près de 600 millions d'Africains vivent sans accès à l'électricité. Depuis trois décennies, la réponse des institutions et des bailleurs reste la même : améliorer la bancabilité des projets pour attirer l'investissement privé. Mais ce préalable repose sur un raisonnement circulaire qui freine le développement du secteur, alors que les coûts de financement en Afrique de l'Ouest demeurent deux à trois fois supérieurs à ceux de l'Europe.

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Le diagnostic est connu : sans électricité fiable, pas d'industrialisation, pas de croissance durable. Pourtant, chaque sommet sur l'énergie en Afrique répète la même antienne : il faut sécuriser les contrats d'achat, réduire le risque perçu et rendre les projets 'bancables'. Ce vocabulaire, emprunté à la finance de projet, a fini par tenir lieu de politique publique. Mais il ignore une réalité simple : un projet est jugé finançable lorsqu'il s'adosse à un acheteur solvable et à une demande industrielle avérée. Or cette demande n'existe pas précisément parce que l'électricité manque.

Le raisonnement est circulaire. Le capital exige la preuve d'un marché que l'investissement pourrait contribuer à faire naître. En attendant, les porteurs de projets en Afrique de l'Ouest doivent accepter des taux de financement de 12 à 15 % sur vingt ans, contre 4 à 6 % en Europe. Cet écart de coût du capital n'est pas qu'un détail technique : il décourage les investissements dans des infrastructures pourtant vitales, comme les centrales solaires ou les réseaux de transport. Résultat : les projets les plus risqués ne voient jamais le jour, et les populations continuent d'attendre.

L'histoire européenne devrait inspirer davantage de modestie à ceux qui érigent la bancabilité en préalable. Lorsque la France nationalise son secteur électrique en 1946 et réorganise la production autour d'EDF, aucun investisseur privé n'aurait souscrit à un tel programme. Le financement vient du plan Marshall et d'une épargne captive, bien loin des critères actuels de rentabilité. De même, le programme nucléaire lancé en 1974 par Pierre Messmer, qui aboutira à la construction de 58 réacteurs, est alors jugé déraisonnable par une large part des économistes. La décision a précédé la démonstration, et non l'inverse.

Cette mise en perspective historique n'est pas un plaidoyer pour l'économie planifiée. Elle rappelle simplement que les grandes transformations énergétiques ont rarement été le fruit d'une logique de marché pure. En Afrique de l'Ouest, les besoins sont immenses : électrifier les zones rurales, stabiliser les réseaux urbains, accompagner la croissance démographique. Les ressources existent, qu'il s'agisse du gaz naturel GTA Sénégal Mauritanie production ou du pétrole Sénégal Sangomar production, dont les premiers barils sont attendus pour le 26 août 2026. Mais ces hydrocarbures, s'ils offrent des perspectives de recettes, ne résolvent pas la question de l'accès à l'électricité pour tous.

Un second argument mérite d'être retourné. On objecte aux programmes d'investissement énergétique qu'ils consomment des devises sans en produire, menaçant les réserves de change de l'Union monétaire ouest-africaine. Le raisonnement ignore le coût de l'inaction. Chaque mois, des dizaines de milliers de groupes électrogènes fonctionnent au gasoil importé, une dépense qui pèse lourdement sur les balances commerciales et qui ne crée aucune infrastructure durable. L'électrification, au contraire, peut réduire cette facture à terme et stimuler l'activité économique, donc les recettes fiscales.

Le débat sur la bancabilité occulte une autre réalité : la demande solvable n'est pas une donnée préexistante, elle se construit. Les entreprises ne s'installent pas là où l'électricité est chère et instable ; les ménages ne branchent pas leurs équipements si le réseau n'existe pas. En investissant massivement dans la production et la distribution, on peut créer les conditions d'une demande nouvelle. C'est ce qu'ont compris plusieurs pays asiatiques, qui ont misé sur l'électrification comme levier de développement avant d'attendre des signaux de marché.

Dans la région, les initiatives se multiplient pourtant. La Banque mondiale a récemment approuvé 200 millions de dollars pour le Togo, et le Nigeria cherche à convertir sa stabilisation macroéconomique en croissance privée. Mais ces efforts restent marginaux au regard des besoins. Le secteur privé, lui, attend des signaux clairs : des tarifs reflétant les coûts, des réformes des entreprises publiques d'électricité, une volonté politique affirmée. Or ces réformes sont politiquement sensibles et techniquement complexes, ce qui explique la lenteur des progrès.

Enfin, la question de la bancabilité ne doit pas occulter les enjeux de gouvernance. Les pertes techniques et commerciales des compagnies d'électricité ouest-africaines atteignent souvent 20 à 30 % de la production, un gaspillage qui renchérit le coût du service et décourage les investisseurs. Améliorer la gestion, moderniser les réseaux, lutter contre la fraude : autant de chantiers qui pourraient rendre les projets plus attractifs sans attendre une hypothétique demande solvable. La bancabilité n'est pas une fatalité, mais le résultat de choix politiques et de réformes structurelles.

Le défi électrique ouest-africain dépasse la seule question du financement. Il interroge la capacité des États à penser l'avenir énergétique comme un investissement structurant, et non comme une simple opportunité de rentabilité à court terme. Alors que les ressources en hydrocarbures s'ouvrent au Sénégal et en Mauritanie, et que l'orpaillage illégal au Burkina Faso et au Mali continue de financer des circuits parallèles, la région doit trouver un équilibre entre attentes des investisseurs et impératifs de développement. L'histoire montre que les grandes transformations ne naissent pas de la seule logique de marché. Reste à savoir si les décideurs sauront en tirer les leçons.