Clos le 21 mai à Kigali, le sommet NEISA 2026 sur l’innovation nucléaire en Afrique a vu les dirigeants ouest-africains, dont Faure Gnassingbé, appeler à intégrer le nucléaire civil dans le mix énergétique régional. Face à une demande électrique croissante, portée par l’urbanisation et la numérisation, les petits réacteurs modulaires (SMR) émergent comme une option crédible, mais leur déploiement interroge les équilibres financiers et technologiques du continent.
Nucléaire civil en Afrique de l’Ouest
Un pari stratégique pour la souveraineté énergétique
Le port de Lomé, poumon logistique ouest-africain, illustre la pression énergétique régionale.
Pays engagés dans le nucléaire civil (SMR/MMR)
Selon l’AIEA · Sommet NEISA 2026, Kigali
Corridor énergétique ouest-africain
Les 4 piliers du pari nucléaire
Réduire la dépendance aux centrales thermiques et aux importations.
Technologie adaptée aux réseaux ouest-africains, déploiement plus rapide.
Urbanisation et numérisation explosent la demande électrique.
Les grands barrages (Souapiti) peinent à trouver un financement rapide.
« Le nucléaire civil n’est plus une option théorique pour l’Afrique de l’Ouest. Les SMR offrent une voie crédible vers la souveraineté énergétique. »
— Faure Gnassingbé, Sommet NEISA 2026, Kigali
Les appels se sont multipliés, du 18 au 21 mai, dans la capitale rwandaise. Chefs d’État, régulateurs et industriels ont plaidé pour une accélération du recours au nucléaire civil en Afrique, en particulier via les petits réacteurs modulaires (SMR) et micro-réacteurs (MMR). Pour les pays d’Afrique de l’Ouest, la question n’est plus théorique : le Togo, le Nigeria, le Ghana et la Côte d’Ivoire figurent parmi les États ayant engagé des discussions avec des partenaires étrangers, selon l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA).
Cette dynamique s’inscrit dans un contexte de pression énergétique aiguë. Alors que le port de Lomé traite plus de 30 millions de tonnes de marchandises et que les centrales thermiques togolaises restent un pilier du réseau, la région cherche à diversifier ses sources. Le barrage hydroélectrique de Souapiti, en Guinée, symbolise les espoirs placés dans les grands ouvrages, mais leur financement et leur délai de réalisation limitent leur impact immédiat. Le nucléaire, avec des réacteurs de plus petite taille, promet une capacité installée plus rapidement modulable.
Une option technologique pour le déficit énergétique
Le président du Conseil togolais, Faure Gnassingbé, a résumé l’enjeu lors de son intervention : « Nos villes vont continuer de croître. Nos besoins industriels vont augmenter. Nos économies vont se numériser. Et tout cela exige une énergie que nous ne pouvons plus raisonnablement espérer obtenir des seules sources que nous mobilisons aujourd’hui. » Un constat partagé par les participants, qui voient dans les SMR une solution pour fournir une électricité de base décarbonée, en complément de l’hydroélectricité et du solaire. Le Ghana, par exemple, a déjà signé un protocole d’accord avec une entreprise américaine pour un réacteur modulaire.
Cependant, le chemin est semé d’embûches. Le coût initial d’un SMR reste élevé – entre 1 et 3 milliards de dollars pour une unité de 300 MWe – et exige des cadres réglementaires robustes. Les pays ouest-africains, souvent marqués par une instabilité politique et des déficits de gouvernance, doivent aussi former des ingénieurs et techniciens. Le programme de formation lancé au pied du barrage de Souapiti montre une prise de conscience, mais le nucléaire requiert des compétences encore plus pointues.
Des implications stratégiques pour la souveraineté
Au-delà de la technique, le virage nucléaire pose la question de la souveraineté énergétique régionale. Actuellement, les pays importateurs de pétrole et de gaz voient une partie de leurs recettes d’exportation – quand ils en ont – absorbée par les subventions aux combustibles fossiles. Un basculement vers le nucléaire réduirait cette dépendance, mais en créerait une autre : celle vis-à-vis des fournisseurs de réacteurs et de combustible. Le président Gnassingbé a appelé à une « lucidité stratégique » : les États africains doivent négocier des partenariats équilibrés, intégrant des transferts de technologie et des clauses de maintenance locale.
Le sommet de Kigali a également mis en lumière le rôle des institutions régionales. La CEDEAO, qui a récemment dévoilé un « Pacte d’avenir » en six piliers, pourrait servir de cadre pour mutualiser les investissements et harmoniser les normes de sûreté. Le Port de Lomé, en tant que hub logistique, pourrait devenir une plateforme d’importation des composants nucléaires, renforçant son rôle stratégique.
L’opportunité d’investissement est réelle, mais sélective. Les acteurs privés – fournisseurs de technologies, sociétés d’ingénierie, institutions financières – sont attendus sur des projets de démonstration, avec des retours sur investissement à long terme. La Banque africaine de développement (BAD), déjà impliquée dans le financement de barrages, pourrait élargir son portefeuille. Mais sans une volonté politique forte et des réformes réglementaires, le nucléaire risque de rester un vœu pieux.
L’exemple des formations d’ingénieurs à Souapiti montre une inflexion : la région investit dans le capital humain. Le nucléaire civil exige une approche similaire, mais à une échelle supérieure. Les pays ouest-africains devront aussi gérer la perception publique, souvent méfiante après Fukushima. Le sommet de Kigali a posé les bases, mais le chemin vers un réacteur opérationnel est long.
Le nucléaire civil en Afrique de l’Ouest n’est plus une fiction, mais sa concrétisation dépendra de la capacité des États à conjuguer volonté politique, financements innovants et formation de talents. Alors que les besoins énergétiques explosent, le pari des SMR s’inscrit dans une quête plus large de souveraineté – une quête qui pourrait redessiner la carte énergétique régionale pour les décennies à venir.