La désignation in extremis du Sierra-Léonais Julius Maada Bio à la présidence tournante de la Cedeao, au détriment du Sénégalais Bassirou Diomaye Faye, a provoqué des tensions inédites. Ce contretemps diplomatique, couplé au report du sommet annuel de l’organisation, relance les inquiétudes sur la gouvernance régionale. Dans un contexte où l’Afrique de l’Ouest ambitionne de devenir un acteur majeur de la production aurifère, ces soubresauts politiques pourraient refroidir les investisseurs.
Crise à la Cedeao : quel impact sur la ruée vers l’or ouest-africain ?
La présidence tournante attribuée à Julius Maada Bio au détriment de Bassirou Diomaye Faye relance les tensions. Dans une région en pleine fièvre aurifère, le risque politique inquiète les investisseurs.
L’annonce, le 21 juin dernier, devait être une formalité : Bassirou Diomaye Faye, jeune président sénégalais, s’envolait pour Abuja avec l’assurance de prendre la tête de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest. Mais les chefs d’État en ont décidé autrement, offrant la présidence tournante à son homologue sierra-léonais Julius Maada Bio. Un revers diplomatique cuisant, qui s’ajoute à une série d’accrocs pour le président sénégalais, et qui a conduit à un report du sommet annuel prévu en juin à Freetown.
Cette crise de gouvernance intervient alors que la région connaît une fièvre de l’or sans précédent. Le Port autonome de Lomé, hub logistique clé, a traité plus de 30,6 millions de tonnes de marchandises en 2024 – une part croissante étant liée aux exportations minières. Les projets d’exploration et d’exploitation se multiplient au Burkina Faso, au Mali, en Côte d’Ivoire, au Niger et au Ghana, faisant de l’Afrique de l’Ouest le premier producteur mondial d’or (hors Chine). Mais cette ruée dépend d’une stabilité politique que la récente discorde à la Cedeao remet en question.
La confiance des investisseurs mise à l’épreuve
Les opérateurs miniers internationaux, souvent prudents, scrutent les signaux de continuité institutionnelle. Le report in extremis du sommet et les tensions entre États membres envoient un signal négatif. Les taux d’intérêt élevés, la pénurie de devises et les cotisations impayées évoqués dans le même temps par les instances régionales rappellent que l’intégration économique est fragile. Or, les grands groupes aurifères (Barrick, Newmont, Endeavour) exigent des garanties de long terme pour engager des capitaux dans des projets d’envergure, comme le développement de la mine de Souapiti en Guinée ou les gisements du Liptako-Gourma.
Une politique minière régionale en suspens
La Cedeao tente depuis plusieurs années d’harmoniser les codes miniers et de créer un marché régional de l’or. Le « Pacte d’avenir » en six piliers dévoilé en 2025 par le commissaire Abdel-Fatau Musah incluait un volet sur les ressources naturelles. Mais sans leadership stabilisé, ces chantiers risquent de patiner. La rivalité entre le Sénégal – pays émergent dans le secteur aurifère avec les projets de Sabodala-Massawa – et la Sierra Leone – qui mise sur ses réserves alluviales pour attirer les juniors – pourrait compliquer les négociations sur la répartition des bénéfices et la fiscalité minière.
L’or, otage des jeux diplomatiques ?
Si la production d’or ouest-africaine continue de croître (le Ghana a produit 4 millions d’onces en 2025, le Mali 2,2 millions), les analystes redoutent un ralentissement des nouveaux investissements en cas d’instabilité persistante. Le report du sommet et les tensions autour de la présidence tournante alimentent un sentiment d’incertitude. Le secteur minier, très capitalistique, ne pardonne pas les signaux de fragilité politique : des décisions de forage peuvent être différées, des permis d’exploration gelés. Les pays de la région, qui tirent des recettes fiscales importantes de l’or (jusqu’à 15 % du PIB au Mali), ne peuvent se permettre une telle paralysie.
La question qui se pose est désormais celle de la capacité de la Cedeao à surmonter ce contretemps. Les prochains mois seront décisifs pour savoir si l’organisation régionale parvient à maintenir le cap de l’intégration minière, ou si les intérêts nationaux et les rivalités politiques prendront le pas.
Au-delà du simple incident protocolaire, le détournement de la présidence tournante de la Cedeao révèle les fragilités d’une organisation régionale confrontée à des ambitions nationales divergentes. Alors que l’Afrique de l’Ouest consolide sa place de géant aurifère, la stabilité politique reste le nerf de la guerre pour attirer les investissements nécessaires à l’exploitation de ses richesses souterraines.