Les exportations tunisiennes de phosphate et dérivés ont chuté de 19% au premier semestre 2026, malgré des prix internationaux en hausse. Cette contraction, due à une baisse de production de 5,5%, survient alors que l'Europe durcit ses normes sur le cadmium et que le Maroc, premier exportateur régional, fait face à une pénurie de soufre. Pour le Sénégal et le Togo, acteurs clés du phosphate ouest-africain, ces signaux dessinent un environnement plus incertain.

Infographie — Phosphate

Le paradoxe tunisien

Les chiffres publiés par les autorités tunisiennes pour le premier semestre 2026 ont de quoi surprendre. Alors que les prix internationaux des engrais restent élevés, les exportations de mines, phosphates et dérivés se sont contractées de 19% en glissement annuel, contre une progression de 11,2% en 2025. La production nationale de phosphate a reculé à 1,7 million de tonnes, soit 5,5% de moins que l'an dernier. Ce paradoxe – hausse des cours, baisse des volumes – révèle une fragilité structurelle du secteur phosphater africain, trop dépendant de facteurs internes (aléas d'exploitation, grèves, investissements insuffisants) et externes (réglementations, géopolitique).

L'atonie tunisienne n'est pas un cas isolé. Depuis plusieurs mois, le débat européen sur le cadmium, métal lourd présent dans certains gisements de phosphate, agite les industriels et les autorités sanitaires. Une expertise de l'Anses a ainsi montré que 47,6% des adultes français dépassent les seuils toxicologiques, déclenchant une proposition de loi visant à abaisser les limites de cadmium dans les engrais. Même si les récoltes françaises respectent les normes actuelles, la pression réglementaire s'accentue, et les producteurs ouest-africains, dont les roches présentent des teneurs variables, sont directement concernés. Le Sénégal, via les Industries Chimiques du Sénégal (ICS), et le Togo, avec sa Société Nouvelle des Phosphates du Togo (SNPT), exportent une part significative de leur production vers l'Europe. Un durcissement des seuils pourrait réduire leur accès au marché communautaire, à moins d'investir dans des procédés de décontamination coûteux.

Une géopolitique du soufre aux répercussions régionales

Parallèlement, la crise du soufre, provoquée par le verrouillage du détroit d'Ormuz, place le Maroc en première ligne. Le Royaume chérifien, habituellement premier exportateur de phosphate brut et d'engrais, voit son approvisionnement en acide sulfurique, intrant indispensable pour transformer le phosphate en engrais, menacé. Cette situation pourrait, à première vue, ouvrir des opportunités pour le Sénégal et le Togo, en quête de parts de marché. Mais elle révèle surtout la dépendance commune de toute la filière à des intrants importés et à des routes maritimes stratégiques. En outre, si le Maroc subit un choc d'approvisionnement, la production et les prix mondiaux s'en trouvent affectés, créant une volatilité que les industriels ouest-africains peinent à gérer.

Pour le Sénégal, l'enjeu est double. Le pays mise sur le phosphate comme pilier de diversification économique, à côté du pétrole et du gaz dont les premiers barils et molécules devraient arriver en 2026-2027. Or, le secteur phosphater souffre de retards d'investissement et de problèmes récurrents de maintenance. Toute baisse de production se répercute directement sur les recettes d'exportation, alors que l'État s'appuie sur ces revenus pour financer des projets sociaux. Au Togo, la situation est comparable : les phosphates représentent près de 20% des exportations du pays, mais la vétusté des installations et les aléas climatiques limitent les volumes. Les deux pays se trouvent à un carrefour : moderniser leurs outils de production pour répondre aux normes environnementales et aux exigences de qualité, ou risquer de perdre des parts de marché face à des concurrents mieux armés.

Vers une souveraineté régionale sous conditions

La contraction tunisienne, rapportée aux défis évoqués, éclaire une tendance plus large : la souveraineté énergétique et minière de l'Afrique de l'Ouest ne se décrète pas, elle se construit. Les États multiplient les discours sur la transformation locale des ressources et l'intégration régionale, mais les chaînes de valeur restent dépendantes des flux internationaux, qu'il s'agisse des engrais, des acides ou des marchés de destination. Le phosphate, contrairement aux hydrocarbures, implique une industrialisation lourde et des normes sanitaires strictes, autant de défis pour des économies encore fragiles.

Aucun mouvement de solidarité régionale ne s'est encore dessiné face à la crise du soufre ou au durcissement européen. Les initiatives se limitent à des accords bilatéraux, comme ceux entre le Sénégal et le Maroc dans le domaine des engrais, qui renforcent plutôt la tutelle de Rabat qu'une véritable autonomie. Pendant ce temps, la demande mondiale de phosphate ne faiblit pas, portée par la sécurité alimentaire des grandes puissances. Cette demande pourrait être une aubaine pour qui saura moderniser ses capacités.

Le paradoxe tunisien est un avertissement pour toute l'Afrique de l'Ouest. Alors que la région affiche des ambitions de souveraineté dans les domaines minier et énergétique, les infrastructures vieillissantes, les exigences réglementaires et les chocs géopolitiques rappellent que la valeur des ressources dépend d'abord de la capacité des États à les transformer et à les vendre dans un environnement mondial instable. Le phosphate sénégalais et togolais, pourtant vital pour les économies nationales, pourrait être relégué au rang de variable d'ajustement si des choix industriels clairs ne sont pas faits à court terme. L'avenir dira si ces pays sauront transformer la contrainte en opportunité structurante.