La Banque des États de l'Afrique Centrale a servi 940 milliards FCFA lors de ses deux dernières adjudications d'injection de liquidité, révélant une demande croissante des banques de la zone CEMAC. Cette situation interroge sur la gestion de la liquidité dans l'ensemble de la zone franc, alors que l'UEMOA, de son côté, affiche des indicateurs de marché contrastés. L'analyse de ces opérations offre un éclairage précieux sur les défis de coordination monétaire entre les deux unions.
Liquidités abondantes en zone CEMAC
La BEAC sert 940 milliards FCFA en deux adjudications. Quels enseignements pour l'UEMOA ?
i Enseignements pour l'UEMOA
Niveau de tension interbancaire
Taux de souscription consolidé : 109,8% — demande supérieure à l'offre
La BCEAO affiche des indicateurs contrastés. Le taux directeur est maintenu à un niveau inférieur à celui de la BEAC, tandis que les opérations d'injection de liquidité montrent une souscription modérée. La coordination monétaire entre les deux unions de la zone franc reste un enjeu clé pour la stabilité financière régionale.
Les deux dernières opérations principales d'injection de liquidité (OPIL) de la BEAC, réalisées les 7 et 14 juillet 2026, témoignent d'un appétit soutenu des banques de la CEMAC pour le refinancement central. Sur l'ensemble de la séquence, la demande totale a atteint 1 032,5 milliards FCFA, pour une offre cumulée de 940 milliards, soit un taux de souscription consolidé de 109,8 %. Le nombre de participants est passé de 11 à 12, reflétant un élargissement du recours à ce guichet. Le taux moyen pondéré des montants adjugés a légèrement progressé, passant de 4,78 % à 4,79 %, tandis que le taux marginal d'adjudication est monté à 4,70 %. Ces chiffres signalent une tension modérée sur le marché interbancaire, les établissements cherchant à couvrir leurs besoins de trésorerie malgré des taux directeurs stables (TIAO à 4,50 %).
Cette frénésie de liquidité ne doit pas être lue comme un simple fait technique. Elle révèle une fragilité sous-jacente du système bancaire centrafricain, où le refinancement auprès de la banque centrale devient une bouée régulière plutôt qu'un filet de sécurité. Plusieurs facteurs expliquent cette dépendance : une interbancarité peu développée, un excès de créances douteuses qui paralyse les bilans, et une collecte de dépôts insuffisante pour financer la croissance du crédit. Dans ce contexte, la BEAC joue un rôle de prêteur en dernier ressort quasi permanent, ce qui interroge sa capacité à mener une politique monétaire autonome sans compromettre la stabilité des prix.
En regard, la situation de l'UEMOA semble plus équilibrée, du moins en apparence. La BCEAO n'a pas eu à multiplier les injections massives, et les taux directeurs y sont inférieurs (taux de refinancement à 2,5 % depuis 2024). Pourtant, les signaux récents du marché boursier régional (BRVM) indiquent une dynamique de flux entrants : l'indice composite a gagné 1,99 % sur la semaine du 15 mai 2026, porté par des anticipations de reprise économique. Ces capitaux, souvent volatils, peuvent créer des pressions haussières sur la masse monétaire et, à terme, sur l'inflation, obligeant la BCEAO à recourir à des opérations de stérilisation. La question du contrôle de la liquidité se pose donc avec acuité dans les deux unions, mais sous des formes différentes.
Une divergence structurelle au sein de la zone franc
Au-delà des différences conjoncturelles, les opérations de la BEAC mettent en lumière une divergence structurelle entre les deux piliers de la zone franc. La CEMAC, handicapée par des économies moins diversifiées et une rente pétrolière en déclin, voit son secteur bancaire plus exposé aux chocs externes. L'UEMOA bénéficie d'une base économique plus large, avec des filières agricoles dynamiques (l'oignon sénégalais devrait dépasser 450 000 tonnes en 2026) et un secteur des services en expansion. Mais cette résilience relative ne la met pas à l'abri des mêmes fragilités. La montée des créances improductives et la faiblesse du financement à long terme restent des défis communs.
Le rôle du taux de change et de la politique monétaire
La parité fixe du franc CFA avec l'euro (et indirectement avec le dollar via le taux de change de l'euro) limite la marge de manœuvre des banques centrales. En CEMAC, la BEAC ne peut pas ajuster son taux directeur pour répondre à la demande de liquidité sans risquer de creuser l'écart avec le taux de la BCE (qui était à 3,25 % en juillet 2026). Cette contrainte pousse à des opérations de refinancement massives qui, si elles perdurent, pourraient alimenter des pressions inflationnistes. Pour l'UEMOA, la situation est similaire : la BCEAO doit jongler entre le soutien à la croissance et le maintien de la parité. Les injections de liquidité en CEMAC servent donc d'avertissement pour Abidjan.
Vers une relecture de la coordination régionale
Les derniers événements invitent à repenser la coordination entre les deux unions. Historiquement, la zone franc fonctionne sur le principe de la solidarité monétaire, mais les réalités économiques divergent. L'intégration financière régionale, notamment via le développement des marchés de capitaux (comme la BRVM), pourrait offrir des débouchés alternatifs pour absorber les excédents de liquidité. À plus long terme, la question de la réforme du franc CFA – un sujet récurrent – revient sur le tapis, même si les gouvernements semblent privilégier des ajustements techniques plutôt qu'une rupture.
Le taux de participation croissant aux OPIL de la BEAC (de 28,95 % à 31,58 % des banques) est un indicateur à surveiller. Il montre que, malgré la stabilité affichée, les établissements de crédit restent en quête de ressources. Pour l'UEMOA, la leçon est claire : il faut renforcer l'interbancarité et approfondir les marchés de titres publics pour réduire la dépendance aux guichets de la banque centrale. La BRVM, avec sa progression récente, offre une plateforme prometteuse, mais encore insuffisante pour drainer l'épargne régionale vers des emplois productifs.
Les injections de liquidité de la BEAC, loin d'être un incident isolé, constituent un révélateur des fragilités structurelles de la zone franc. Pour l'UEMOA, elles rappellent que la stabilité monétaire ne se décrète pas : elle se construit par une supervision bancaire rigoureuse, une diversification économique et une intégration financière effective. Alors que la BRVM attire les investisseurs et que les économies ouest-africaines montrent des signes de vitalité, la question centrale demeure : comment concilier la rigidité d'une parité fixe avec la nécessité de financer une croissance inclusive ? Les décisions des mois à venir, tant à Abidjan qu'à Yaoundé, apporteront une première réponse.