Selon les chiffres de la BCEAO pour l’exercice 2025, plusieurs pays de l’UEMOA consacrent désormais plus de la moitié de leurs recettes budgétaires intérieures au seul service de la dette publique. Cette situation, inédite par son ampleur, interroge la soutenabilité des finances publiques et la marge de manœuvre des autorités monétaires. Elle intervient alors que la Banque centrale cherche à concilier stabilité des prix et soutien à l’activité économique dans un contexte de resserrement global des conditions financières.

Infographie — BCEAO

Les données publiées par la BCEAO pour 2025 confirment une dégradation significative de la soutenabilité budgétaire dans plusieurs États membres. Alors qu'en 2020, le ratio service de la dette sur recettes intérieures dépassait rarement 35%, certains pays affichent désormais des taux supérieurs à 50%, selon les sources officielles. Cette évolution est le résultat d'une accumulation rapide de la dette publique depuis la pandémie de Covid-19, conjuguée à une hausse des taux d'intérêt sur les marchés régionaux et internationaux.

Un fardeau qui réduit la marge de manœuvre budgétaire

Le poids croissant du service de la dette limite la capacité des gouvernements à investir dans les infrastructures et les services sociaux, mais aussi à répondre à des chocs économiques ou climatiques. Dans un contexte où les recettes fiscales peinent à croître, l'effet d'éviction se fait sentir sur les dépenses productives. Par ailleurs, cette situation fragilise la confiance des investisseurs et peut entraîner une hausse des primes de risque, alourdissant encore le coût de la nouvelle dette.

Pour la BCEAO, ces déséquilibres budgétaires créent une tension entre la nécessité de maintenir la stabilité des prix et celle de soutenir la croissance. D'un côté, une politique monétaire accommodante allégerait le service de la dette en réduisant les taux d'intérêt, mais risquerait de raviver l'inflation, déjà sous pression en raison des chocs d'offre et de la dépréciation du franc CFA face au dollar. De l'autre, un resserrement monétaire pourrait étouffer l'activité économique et accroître le risque de défaut souverain.

La politique monétaire prise entre deux feux

La BCEAO a maintenu son principal taux directeur à 3,5% depuis décembre 2025, après une série de hausses en 2023-2024. Mais les pressions inflationnistes, bien qu'atténuées, restent supérieures à l'objectif de 2% dans plusieurs pays. Le gouverneur a récemment souligné le risque d'une spirale prix-salaires, tout en insistant sur la nécessité de préserver la reprise. Les données sur l'endettement pourraient toutefois inciter la Banque à privilégier la stabilité des prix pour éviter une érosion de la valeur réelle de la dette et protéger le pouvoir d'achat.

Le lien entre le fardeau de la dette et la politique monétaire se manifeste également dans le comportement des banques commerciales. Avec une part croissante de leur portefeuille investie en titres publics, elles sont plus vulnérables à un défaut souverain. La BCEAO supervise désormais de près l'exposition des établissements financiers, et pourrait être amenée à renforcer les provisions, ce qui réduirait la capacité de prêt au secteur privé. L'accès au crédit, déjà limité pour les PME, risque de se contracter encore.

Au-delà des aspects conjoncturels, cette situation pose la question de la soutenabilité structurelle de l'architecture monétaire de l'UEMOA. Le franc CFA, arrimé à l'euro, prive les États de la flexibilité du taux de change pour ajuster leurs déséquilibres. L'endettement en monnaie locale, bien que moins risqué que la dette en devises, n'en reste pas moins contraint par la capacité des marchés régionaux à absorber de nouvelles émissions. Les marges de manœuvre de la BCEAO sont d'autant plus réduites que son mandat principal reste la stabilité des prix.

L'évolution temporelle est préoccupante : en 2020, le ratio dette/PIB de l'UEMOA était d'environ 40% ; il dépasse aujourd'hui 60% en moyenne, avec des pics à plus de 80% pour certains pays comme le Sénégal ou la Côte d'Ivoire. Le service de la dette, qui absorbait moins de 20% des recettes avant la pandémie, en représente désormais près du tiers en moyenne, et plus de la moitié dans les cas les plus extrêmes. Cette tendance, si elle se poursuit, pourrait conduire à une crise de liquidité et contraindre certains États à solliciter des rééchelonnements.

Dans ce contexte, les initiatives régionales comme la Stratégie nationale d'inclusion financière (SNIF) du Togo ou les efforts de la BCEAO pour renforcer la recherche économique apparaissent comme des mesures nécessaires mais insuffisantes face à l'urgence budgétaire. L'opérationnalisation d'outils comme l'OQSF-TG, visant à harmoniser la supervision financière, peut améliorer l'efficacité des marchés, mais ne résoudra pas le problème central du surendettement public.

La situation actuelle de l'UEMOA illustre le dilemme classique entre discipline budgétaire et soutien à la croissance dans une union monétaire. Alors que les États peinent à réduire leur endettement, la BCEAO doit naviguer entre les pressions inflationnistes et le risque de récession. L'issue dépendra de la capacité des gouvernements à assainir leurs finances publiques, mais aussi de la volonté de la Banque centrale d'adapter sa politique aux réalités nationales, dans un cadre commun contraignant. La soutenabilité du franc CFA lui-même pourrait être remise en question si ces déséquilibres persistent.

Données de référence : Croissance du PIB réel : 6.5% (FMI) · Dette publique brute : 56.3% (FMI)