Le 22 mai 2026, les députés béninois ont adopté une loi punissant d’amende (jusqu’à 500 000 FCFA) et de prison le refus d’accepter les pièces et billets de la BCEAO, y compris ceux légèrement abîmés. Cette réforme, inédite dans l’UEMOA par sa sévérité, intervient alors que la circulation monétaire est entravée par des pratiques courantes de rejet des espèces usagées. Plus qu’un simple texte répressif, elle cristallise les tensions entre une économie encore très dépendante du cash et les besoins de modernisation du système monétaire ouest-africain.

Infographie — BCEAO

Un mal chronique dans l’UEMOA

Le refus des billets et pièces usés est une pratique ancrée dans les habitudes des commerçants et des particuliers dans l’ensemble de l’Union. Les billets froissés, tachés ou collés sont souvent rejetés, au motif qu’ils seraient difficiles à utiliser ou suspects. Cette défiance fragilise la fonction libératoire de la monnaie – pourtant garantie par la loi – et crée des micro-blocages quotidiens dans les transactions. La BCEAO rappelle régulièrement que tout billet en circulation légale doit être accepté, sauf ceux officiellement déclarés « sans valeur » (mutilés). Mais sans sanctions dissuasives, les rappels restaient lettre morte.

Pourquoi le Bénin frappe fort maintenant ?

Le timing de cette réforme n’est pas anodin. Le Bénin, comme plusieurs États de l’UEMOA, prépare ses nouvelles stratégies nationales d’inclusion financière (SNIF 2026-2030). La confiance dans la monnaie physique est un prérequis pour que les populations, notamment rurales et informelles, continuent d’utiliser le franc CFA comme moyen d’échange. Par ailleurs, le pays préside la FAPBEF-UEMOA (association des banques et établissements financiers), ce qui lui confère un rôle moteur dans l’harmonisation des pratiques. En opérationnalisant l’Observatoire de la Qualité des Services Financiers (OQSF-TG) – évoqué dans les travaux préparatoires – le Bénin cherche à traduire l’inclusion quantitative en qualité réelle.

Un enjeu de souveraineté monétaire et de lutte contre le faux-monnayage

La loi ne se limite pas à imposer l’acceptation des billets usés : elle s’inscrit dans un volet plus large de lutte contre la contrefaçon. En clarifiant le statut des billets abîmés, elle réduit l’incertitude qui profite aux faussaires. Un billet usé mais authentique doit pouvoir circuler ; un billet mutilé, être retiré. Cette distinction est cruciale pour la BCEAO, qui gère la masse monétaire et doit éviter que des billets hors d’usage ne soient thésaurisés ou écartés, ce qui fausse les statistiques et complique le pilotage de la politique monétaire.

Des précédents contrastés dans la zone

D’autres pays de l’UEMOA avaient déjà pris des mesures similaires, mais moins coercitives. Au Sénégal, une campagne de sensibilisation avait été lancée en 2024, sans sanctions pénales. En Côte d’Ivoire, des amendes existent mais rarement appliquées. Le Bénin franchit un cap en introduisant la prison, ce qui pourrait faire jurisprudence. Cette évolution reflète une prise de conscience que le simple rappel des règles ne suffit plus, dans un contexte où la numérisation des paiements – via les services mobiles – réduit l’usage du cash, mais où celui-ci reste majoritaire pour les petites transactions.

Conséquences pour la politique monétaire de la BCEAO

Pour la Banque centrale, garantir l’acceptation inconditionnelle des espèces est un levier essentiel de la transmission de la politique monétaire. Si les agents économiques refusent certains billets, la vitesse de circulation de la monnaie diminue, ce qui peut affecter l’efficacité des décisions de taux d’intérêt ou de réserves obligatoires. En renforçant la confiance dans le franc CFA, la loi béninoise contribue à la stabilité du signe monétaire – un enjeu d’autant plus important que le débat sur une éventuelle réforme du franc CFA (comme l’Eco) reste ouvert, même si aucun calendrier n’est fixé.

Une mesure qui interroge sur l’équilibre entre répression et pédagogie

Au-delà de l’effet dissuasif, la loi pose la question de l’accompagnement. Comment distinguer un billet usé mais valide d’un billet mutilé ? Les commerçants, souvent non formés, risquent de craindre des sanctions même en cas de bonne foi. La BCEAO et les banques centrales nationales devront déployer des campagnes d’information et des outils simples (comme des règles de mesure) pour éviter que la loi ne devienne un motif de litige.

Un test pour la crédibilité de l’Union

Le Bénin fait figure de pionnier, mais le succès de la réforme dépendra de son application effective et de son extension à l’échelle régionale. Si les autres États ne suivent pas, des disparités risquent d’apparaître : les billets usés refusés au Togo pourront être acceptés au Bénin, créant des distorsions aux frontières. La BCEAO, qui a déjà condamné la pratique dans des communiqués, pourrait être amenée à harmoniser les sanctions dans l’ensemble de l’UEMOA, comme elle l’a fait par le passé pour la lutte contre le faux-monnayage.

En imposant des sanctions pénales pour le refus des billets usés, le Bénin franchit un pas décisif dans la consolidation de la confiance dans la monnaie physique. Cette mesure, qui se veut un signal fort pour tout l’espace UEMOA, s’inscrit dans une séquence plus large : modernisation des infrastructures financières, digitalisation des paiements, et réflexion sur l’avenir du système monétaire régional. Reste à savoir si elle suffira à restaurer la fluidité des échanges, ou si elle devra être complétée par une moindre dépendance au cash, via des solutions numériques accessibles à tous.