Le 27 mai 2026, les députés béninois ont voté une loi criminalisant le refus des billets et pièces usés ou endommagés, avec des amendes allant de 100 à 500 000 francs CFA. Cette mesure vise à mettre fin à une pratique courante sur les marchés de Cotonou et Porto-Novo, où commerçants et clients trient les espèces avec défiance. Mais elle révèle surtout l'incapacité de la BCEAO à faire respecter le cours légal de la monnaie commune dans les transactions quotidiennes, dans un contexte régional d'inflation élevée (15,7 % en avril) et de fragilité des économies ouest-africaines.

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La scène est banale pour tout Béninois : un acheteur tend un billet chiffonné, le vendeur le scrute, hésite, puis refuse. La transaction s'enlise, parfois dans l'énervement. Cette méfiance envers les espèces dégradées est devenue structurelle dans l'économie informelle qui domine le commerce de détail. En adoptant une loi répressive, le Parlement béninois tente de briser ce cercle vicieux : la peur de ne pouvoir réutiliser la monnaie reçue alimente le rejet, qui à son tour dégrade la fluidité des échanges. Mais le choix de la sanction plutôt que de la pédagogie interroge.

Le franc CFA, émis par la Banque centrale des États de l'Afrique de l'Ouest (BCEAO), a cours légal dans les huit pays de l'UEMOA, quel que soit son état pourvu qu'il soit identifiable. En théorie, refuser un billet authentique est déjà illégal. En pratique, l'absence de sanctions concrètes a laissé prospérer le tri sélectif. Le Bénin comble donc un vide juridique, mais en fixant une amende maximale de 500 000 FCFA – soit plusieurs mois de salaire pour un commerçant moyen –, il opte pour une dissuasion qui pourrait paraître disproportionnée.

Derrière cette loi se profile une question plus large : celle de la confiance dans la monnaie commune. Dans une zone où le cash reste roi, tout signe de défiance envers les billets émis par la BCEAO affaiblit l'autorité monétaire. L'inflation galopante (15,7 % en avril 2026) érode le pouvoir d'achat et pourrait accentuer la méfiance : un billet usé est perçu comme moins fiable, d'autant plus que les petites coupures sont souvent les plus abîmées. La loi béninoise intervient alors que l'agence S&P vient de relever la note du Nigeria à « B », un signal de retour de confiance pour le géant voisin. Ce contraste souligne les fragilités des petits États de l'UEMOA, qui peinent à maintenir la crédibilité de leur monnaie au quotidien.

Une monnaie commune mise à l'épreuve par l'informel Le Bénin n'est pas un cas isolé. Dans toute la zone, commerçants et usagers contournent les règles monétaires pour se protéger d'une monnaie qu'ils jugent capricieuse. Le refus des billets usés n'est qu'une manifestation parmi d'autres de la distance entre le cadre légal et les pratiques. En criminalisant ce comportement, le législateur béninois espère restaurer l'universalité du franc CFA, mais il risque surtout de créer une nouvelle source de conflits dans les transactions quotidiennes, faute d'avoir traité les causes profondes : l'usure rapide des petites coupures, la difficulté de les échanger auprès des banques, et le manque d'éducation monétaire.

Cette loi s'inscrit dans un contexte régional marqué par un déficit d'infrastructures de 118 milliards de dollars, selon l'Infrastructure Consortium for Africa, et une inflation persistante. Les États de l'UEMOA, endettés et sous pression budgétaire, tentent de maintenir leur crédibilité financière. Mais les mesures répressives sur les billets ne suffiront pas à restaurer la confiance dans la monnaie commune. Il faudrait plutôt garantir une meilleure distribution d'espèces neuves, faciliter le recyclage des billets usés, et renforcer l'éducation des commerçants. Or, la BCEAO, qui émet la monnaie, semble en retrait dans ce dossier, laissant les États membres agir seuls.

Au-delà de l'anecdote, cette loi pose la question de la souveraineté monétaire dans une union où chaque pays applique sa propre lecture des règles communes. Alors que la CEDEAO relance le projet de monnaie unique (l'eco), l'épisode béninois rappelle que la confiance dans la monnaie ne se décrète pas : elle se construit par des gestes concrets, une gestion rigoureuse et une pédagogie de tous les jours.

En criminalisant le refus des billets usés, le Bénin met le doigt sur une plaie plus profonde : la fragilité de la confiance dans le franc CFA, dans un environnement où l'inflation, l'informel et la défiance s'alimentent mutuellement. C'est un rappel que la monnaie est d'abord un lien social, et que les lois seules ne suffisent pas à le maintenir. La région, en quête de réformes monétaires, devra trouver des réponses à ce malaise quotidien pour éviter que la monnaie commune ne devienne une abstraction.

Données de référence : Inflation : 1.1% (FMI) · Inflation : 1.1% (FMI)