Avec une variation nette de trésorerie de 10 198,9 milliards FCFA en 2025, soit plus du triple de 2024, la BCEAO a opéré un changement d’échelle dans sa politique monétaire. Cette injection massive de liquidités traduit une priorité donnée au soutien de l’activité économique et à la stabilité bancaire, dans un contexte régional marqué par des tensions géopolitiques et des besoins de financement élevés. Mais ce virage expansionniste pose des questions sur les équilibres futurs, notamment la maîtrise de l’inflation et la soutenabilité du régime de change.
Les états financiers 2025 de la BCEAO, publiés le 27 avril, révèlent une accélération sans précédent des flux de liquidités. Le flux net de trésorerie issu des opérations d’exploitation a bondi de 245,7 % pour atteindre 10 931,6 milliards FCFA, tandis que la variation nette de trésorerie a triplé, à 10 198,9 milliards FCFA. Ces chiffres dépassent largement les injections observées lors des crises précédentes et signalent une orientation monétaire délibérément expansionniste.
Deux moteurs expliquent cette expansion : la hausse des billets en circulation et la progression des dépôts bancaires. En augmentant ses passifs monétaires, la BCEAO inonde le système bancaire régional de liquidités, répondant ainsi à une demande croissante de financement des États et des entreprises. Les tensions sur les marchés de capitaux, liées à la dégradation des notations souveraines de plusieurs pays de l’UEMOA, ont également poussé l’institution à jouer un rôle accru de prêteur en dernier ressort.
Ce virage s’inscrit dans un contexte géopolitique et économique tendu. Les répercussions de la guerre en Ukraine, la hausse des prix alimentaires et énergétiques, ainsi que les besoins de reconstruction post-pandémie ont creusé les déficits budgétaires des États membres. Parallèlement, la fragilité de certains établissements bancaires, exposés aux créances douteuses et aux risques de change, justifie l’intervention de la banque centrale pour éviter un assèchement du crédit.
Les implications pour la politique monétaire sont majeures. Une telle injection de liquidités tend à maintenir des taux d’intérêt bas, stimulant le crédit à court terme. Mais elle comporte un risque inflationniste, dans une zone où la hausse des prix dépasse déjà les 3 % dans plusieurs pays. Surtout, elle entre en tension avec la parité fixe du franc CFA vis-à-vis de l’euro : la BCEAO doit concilier sa politique expansionniste avec la nécessité de défendre la convertibilité, d’autant que la Banque centrale européenne maintient des taux élevés.
Pour autant, la BCEAO conserve une rentabilité solide, avec un résultat net de 587,9 milliards FCFA en 2025. Cette performance financière lui permet d’absorber une partie des coûts de sa politique monétaire. Mais l’accumulation des créances sur les États et les banques pourrait à terme dégrader la qualité de son bilan. L’équilibre entre soutien à la croissance et orthodoxie monétaire reste donc fragile.
L’année 2025 marque un tournant dans la stratégie de la BCEAO, qui assume désormais un rôle plus actif dans le financement de l’économie régionale. Ce faisant, elle s’éloigne du modèle de banque centrale conservatrice qui prévalait depuis les années 1990. Reste à savoir si cette politique expansionniste pourra être poursuivie sans remettre en cause les fondamentaux du franc CFA. La question se pose avec d’autant plus d’acuité que les chocs exogènes et les déséquilibres internes s’accumulent.