La Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) a appelé les banques de l’UEMOA à préserver des fonds propres adéquats pour soutenir le financement de l’économie, tout en se montrant vigilantes face à la détérioration des créances. Cette mise en garde du gouverneur Jean-Claude Kassi Brou, prononcée le 11 juin 2026 à Dakar, intervient alors que la région affiche des liquidités abondantes mais que certains indicateurs, comme le non-rapatriement de 24,2% des recettes d’exportation sénégalaises hors UEMOA en 2024, signalent des fragilités. Elle s’inscrit dans une séquence où la BCEAO cherche à concilier inclusion financière et stabilité monétaire.

Infographie — BCEAO

Liquidités abondantes, mais vigilance accrue

Le gouverneur de la BCEAO, Jean-Claude Kassi Brou, a tenu un discours à double détente lors de son point de presse du 11 juin 2026. D’un côté, il s’est félicité de « fortes liquidités » dans les banques de l’UEMOA, soulignant un contexte favorable pour les souscriptions aux émissions de bons du Trésor et d’obligations. De l’autre, il a exhorté les établissements à maintenir des fonds propres adéquats et à surveiller le taux de dégradation de leurs portefeuilles de crédits. Cette dualité révèle une préoccupation croissante de la banque centrale pour la qualité des actifs bancaires, alors même que la liquidité abonde.

Un contexte de souveraineté financière fragilisée

L’appel à la prudence s’explique en partie par des signaux de fuite de capitaux. La BCEAO a récemment imposé un nouveau règlement renforçant le contrôle des flux financiers, après que 24,2% des recettes d’exportation sénégalaises hors UEMOA n’aient pas été rapatriées en 2024. Ce chiffre illustre une difficulté structurelle à retenir les devises dans la zone, ce qui peut affaiblir la capacité des banques à financer l’économie réelle. La consolidation des fonds propres devient alors un levier pour absorber des chocs potentiels, sans compromettre la distribution de crédit.

Entre inclusion financière et risque de dégradation

Cette mise en garde intervient dans un contexte où les pays de l’UEMOA, à l’image du Togo, accélèrent leurs stratégies nationales d’inclusion financière. Le Togo prépare sa SNIF 2026-2030 et préside la FAPBEF-UEMOA, avec l’objectif d’opérationnaliser son Observatoire de la Qualité des Services Financiers (OQSF-TG). Or, l’élargissement de l’accès au crédit peut accroître le risque de défaut si la qualité des portefeuilles n’est pas maîtrisée. L’injonction de la BCEAO vise donc à prévenir une détérioration systémique, tout en permettant aux banques de continuer à jouer leur rôle de financement.

Une pression budgétaire qui pèse sur les banques

Par ailleurs, la soutenabilité de la dette publique dans plusieurs États membres constitue une autre source d’inquiétude. Comme le rapportait Sikafinance en mai 2026, le remboursement de la dette absorbe une part croissante des recettes budgétaires, ce qui peut réduire la capacité des États à honorer leurs engagements envers les banques détentrices de titres publics. Si la liquidité bancaire permet aujourd’hui de souscrire aux émissions, une dégradation de la qualité des signatures souveraines pourrait affecter les bilans des établissements financiers.

Un équilibre délicat pour la politique monétaire

La BCEAO se trouve ainsi face à un exercice d’équilibriste. D’un côté, elle doit soutenir la reprise économique par un crédit abondant et bon marché ; de l’autre, elle doit garantir la stabilité financière d’un secteur bancaire qui reste le principal canal de transmission de sa politique monétaire. L’appel à des fonds propres adéquats est un signal que la banque centrale privilégie désormais la résilience à l’expansion non maîtrisée. Ce changement de ton, après des années d’assouplissement quantitatif, pourrait traduire une inflexion prudente dans la conduite de la politique monétaire.

Cette séquence rappelle que la stabilité du franc CFA ne repose pas seulement sur la convertibilité externe, mais aussi sur la solidité des bilans bancaires et la qualité des crédits distribués. Alors que les économies ouest-africaines cherchent à concilier inclusion financière, souveraineté et endettement, la BCEAO semble vouloir poser des garde-fous. La question reste ouverte de savoir si ces mesures suffiront à prévenir une détérioration plus large, ou si elles annoncent un resserrement des conditions monétaires dans les mois à venir.