Le 20 avril 2026, le président burundais Évariste Ndayishimiye, alors à la tête de l'Union africaine, s'est rendu à Ouagadougou pour renouer le dialogue avec l'Alliance des États du Sahel (AES), marquant une tentative de rapprochement entre l'organisation continentale et les régimes militaires du Burkina Faso, du Mali et du Niger. Cette visite intervient alors que l'AES s'est retirée de la CEDEAO et de l'UA, et qu'elle explore des alternatives au franc CFA, monnaie commune de l'UEMOA. Deux mois plus tard, en juin 2026, les implications de cette médiation sur la politique monétaire régionale commencent à se dessiner, entre pressions diplomatiques et tentations de rupture.

Infographie — AES · Géopolitique monétaire

La visite d'Évariste Ndayishimiye au Burkina Faso n'était pas anodine. En tant que président en exercice de l'UA, il incarnait une volonté de réintégrer les trois États sahéliens dans le giron continental, après leur départ fracassant de la CEDEAO en janvier 2025 et leur mise en sommeil au sein de l'UA. Derrière les déclarations sur la « stabilité » et la « sécurité », l'UA cherche à éviter que l'AES ne devienne un pôle d'attraction pour d'autres régimes contestant l'ordre régional. Mais le principal enjeu, loin des discours diplomatiques, est monétaire. Les trois pays de l'AES utilisent le franc CFA, émis par la Banque centrale des États de l'Afrique de l'Ouest (BCEAO), dont ils sont membres. Or, depuis leur retrait de la CEDEAO, ils ont annoncé leur intention de créer une monnaie commune, baptisée « Sahel » ou « AES », pour affirmer leur souveraineté. Cette perspective inquiète les autres membres de l'UEMOA, qui redoutent une fragmentation monétaire aux conséquences économiques graves.

La médiation burundaise intervient donc dans un contexte de tension maximale. Si l'UA parvient à ramener l'AES à la table des négociations, elle pourrait également influer sur le dossier monétaire. Mais le Burundi, pays des Grands Lacs lui-même sous sanctions et dirigé par un régime autoritaire, partage avec les putschistes sahéliens une certaine « résilience autoritaire » face aux pressions extérieures, comme le soulignent les recherches académiques. Cette convergence pourrait jouer en faveur d'une solution négociée, mais aussi renforcer la posture intransigeante de l'AES. La question centrale est de savoir si la médiation débouchera sur un maintien de l'AES dans le giron du franc CFA ou au contraire sur une accélération du projet de monnaie commune.

Les fragilités du franc CFA face à la dissidence sahélienne

Le franc CFA repose sur un mécanisme de parité fixe avec l'euro, garanti par la France, et sur une mutualisation des réserves de change au sein de la BCEAO. Ce système assure une stabilité monétaire relative, mais il est perçu par les régimes de l'AES comme une entrave à leur souveraineté économique. Depuis 2024, le Burkina Faso, le Mali et le Niger ont multiplié les déclarations hostiles au franc CFA, allant jusqu'à évoquer un abandon unilatéral. En parallèle, ils ont diversifié leurs partenariats financiers, notamment avec la Russie et la Chine, pour contourner les contraintes de la zone franc. En juin 2026, si l'échéance d'une monnaie commune semble encore lointaine, les discussions techniques avancent, soutenues par des experts russes et turcs. Pour l'UEMOA, le risque est double : une sortie de l'AES affaiblirait la crédibilité du franc CFA et réduirait la zone d'influence de la BCEAO, avec des conséquences sur la politique monétaire commune.

Taux d'intérêt et crédit : l'impact d'une éventuelle scission

La BCEAO mène une politique monétaire unique pour l'ensemble de l'UEMOA, avec des taux directeurs qui influencent le coût du crédit dans les huit pays membres. Si l'AES quittait l'union monétaire, la BCEAO perdrait trois économies importantes, notamment le Mali, premier producteur d'or de la zone, et le Niger, riche en uranium. Cette perte de masse critique pourrait contraindre la banque centrale à ajuster ses taux pour compenser la réduction de ses réserves de change. De plus, les banques commerciales implantées au Burkina Faso, au Mali et au Niger, souvent filiales de groupes ouest-africains, devraient faire face à une double régulation, ce qui pourrait renchérir le crédit et freiner l'investissement. À l'inverse, pour les pays de l'AES, une monnaie propre permettrait de dévaluer pour relancer les exportations, mais au prix d'une inflation immédiate.

Un dialogue aux résultats incertains

La visite de Ndayishimiye n'a pas, à ce jour, produit d'accord concret. En juin 2026, les positions restent campées : l'AES exige une reconnaissance de sa souveraineté monétaire et un traitement égal avec les autres membres de l'UA, tandis que l'UA et la CEDEAO conditionnent tout dialogue à un retour à l'ordre constitutionnel. Parallèlement, la France, garante historique du franc CFA, observe avec inquiétude ces évolutions, mais elle a réduit son influence directe au Sahel depuis le retrait de ses troupes en 2022-2023. La question monétaire devient ainsi un levier de pression géopolitique autant qu'un enjeu économique.

La médiation burundaise révèle surtout une tendance plus large : la remise en cause des institutions régionales héritées de la décolonisation. L'AES n'est pas seulement une alliance sécuritaire, c'est un projet politique qui conteste les fondements mêmes de l'intégration ouest-africaine, y compris monétaire. Si la médiation échoue, l'UEMOA pourrait perdre trois de ses membres, accélérant la fragmentation monétaire du continent. Si elle réussit, elle imposera peut-être une réforme en profondeur du franc CFA, que la CEDEAO peine à réaliser depuis vingt ans avec le projet d'éco.

Au-delà du sort du franc CFA, la visite burundaise illustre une mutation des rapports de force en Afrique de l'Ouest, où les régimes autoritaires utilisent la souveraineté monétaire comme étendard. L'UEMOA et la BCEAO devront arbitrer entre fermeté et flexibilité pour préserver l'unité monétaire, tandis que l'AES joue la montre en consolidant ses options de repli. Cette dynamique est suivie de près par d'autres pays de la région, où des contestations similaires pourraient émerger.