La Tanzanie a organisé une tournée de présentation à Londres auprès d'investisseurs internationaux, avec l'appui d'ICBC Standard Bank, pour sonder leur appétit pour une éventuelle émission d'euro-obligations. Cette démarche, la première du genre depuis 2013, intervient dans un contexte de raréfaction des financements concessionnels et de hausse des dépenses budgétaires. Au-delà du cas tanzanien, elle illustre les nouvelles dynamiques qui animent les marchés de la dette souveraine en Afrique, en particulier en Afrique de l'Ouest où plusieurs pays sont confrontés à des choix similaires.

Infographie — Économie · Afrique de l'Ouest

Une fenêtre d’opportunité dans un contexte budgétaire tendu

Pour financer un budget en hausse de 10,3 % pour l'exercice 2026/2027, le gouvernement tanzanien table sur une progression des recettes domestiques, qui devraient couvrir 74,2 % des dépenses. Mais le recours à l’emprunt reste nécessaire : 4 430 milliards de shillings (environ 1,7 milliard de dollars) sont attendus des bailleurs étrangers, et 3 270 milliards du marché intérieur. En organisant une tournée d’investisseurs à Londres sans émission immédiate, Dodoma cherche à évaluer les conditions de marché avant de se lancer dans une opération qui serait la première émission d’euro-obligations depuis le placement privé de 600 millions de dollars arrivé à échéance en 2020.

Le déclin des financements concessionnels, facteur commun à toute l’Afrique

Cette stratégie est révélatrice d’une tendance lourde : la réduction des financements concessionnels, longtemps pilier du financement du développement en Afrique. La Tanzanie, qui affiche pourtant des fondamentaux solides (croissance à 6 %, notation B+ maintenue par Standard & Poor’s, dette publique en repli), n’y échappe pas. Ce constat est partagé par de nombreux pays d’Afrique de l’Ouest. Alors que la CEDEAO et l’UEMOA connaissent des transitions politiques (Sénégal, Bénin) et des pressions budgétaires liées aux réformes, le recours aux marchés de capitaux privés devient une option de plus en plus envisagée, mais aussi plus exigeante.

Des signaux contrastés sur le marché des euro-obligations africaines

Si la Tanzanie semble bénéficier d’un contexte favorable — une croissance robuste, une stabilité politique relative et une discipline budgétaire —, le marché des euro-obligations africaines reste marqué par une segmentation accrue. En Afrique de l’Ouest, la Côte d’Ivoire a réussi plusieurs émissions depuis 2020, tandis que le Ghana est en défaut et que le Nigeria peine à attirer des investisseurs en raison de ses déséquilibres macroéconomiques. La démarche tanzanienne, prudente et préparatoire, s’inscrit dans une logique de test de marché, une approche que pourraient imiter d’autres pays de la région.

Une diplomatie économique en renouveau

La délégation tanzanienne, composée de hauts responsables du ministère des Finances, de la Banque centrale et de l’Autorité des marchés de capitaux, témoigne de la volonté de coordonner étroitement politique budgétaire et communication financière. Ce type de roadshow, courant en Afrique de l’Ouest (le Sénégal et la Côte d’Ivoire y ont régulièrement recours), est un outil de transparence et de crédibilité. Il vise à rassurer les investisseurs sur la trajectoire de la dette et la gestion macroéconomique.

Quels enseignements pour l’Afrique de l’Ouest ?

Alors que la région ouest-africaine fait face à des défis sécuritaires et politiques, l’expérience tanzanienne rappelle que l’accès aux marchés internationaux de capitaux reste conditionné à la perception du risque souverain. Les pays de l’UEMOA, qui bénéficient d’une notation souvent meilleure que la moyenne africaine, pourraient suivre une approche similaire : consolider leurs fondamentaux avant de se présenter aux investisseurs. Mais la raréfaction des financements concessionnels, couplée à des besoins d’infrastructures croissants, pousse à diversifier les sources de financement.

Vers une normalisation des emprunts souverains en Afrique ?

La Tanzanie, après plus d’une décennie d’absence sur le marché des euro-obligations, pourrait marquer un retour progressif à une normalisation des emprunts souverains en devises. Pour l’Afrique de l’Ouest, où des pays comme le Bénin ou le Sénégal ont régulièrement émis des euro-obligations, le signal est important : le marché reste ouvert, mais à des conditions qui exigent rigueur et anticipation.

La tournée londonienne de la Tanzanie est un symptôme parmi d’autres de la transformation des modalités de financement du développement en Afrique. Entre raréfaction de l’aide concessionnelle et exigences accrues des marchés, les États sont contraints de repenser leur stratégie d’endettement. Pour l’Afrique de l’Ouest, où les besoins d’investissement sont immenses et les marges de manœuvre budgétaires limitées, le modèle tanzanien — prudence, préparation, communication — pourrait offrir une piste à explorer, sans pour autant gommer les spécificités régionales.