Alors que le Sénégal et la Mauritanie engrangent les premières cargaisons de GNL du projet Grand Tortue Ahmeyim (GTA), un nouvel acteur bouscule la hiérarchie gazière africaine. La Tanzanie, forte de réserves offshore de 57,54 TCF, finalise un accord d’investissement de 42 milliards de dollars avec plusieurs majors internationales. Ce basculement vers l’Est interroge la souveraineté énergétique de l’Afrique de l’Ouest et redessine la carte des investissements gaziers sur le continent.
Tanzanie vs Ouest africain : le basculement gazier
L’Ouest africain en ordre dispersé
Le Sénégal et la Mauritanie ont créé la surprise en mars 2026 avec un excédent commercial sénégalais inédit, porté par le pétrole brut de Sangomar et l’or. Le projet GTA, lui, a dépassé les attentes avec huit à neuf cargaisons de GNL attendues en 2026. Pourtant, ces succès ne masquent pas les fragilités structurelles de la région. Le Nigeria, longtemps considéré comme le géant gazier africain, reste entravé par le vandalisme des pipelines et les vols de pétrole, tandis que le Mozambique, victime d’une insurrection persistante, voit ses investissements retardés. Ce vide attire désormais les regards vers l’Est.
La Tanzanie, un pari de qualité sur la quantité
Avec 57,54 TCF de réserves prouvées, la Tanzanie se positionne loin derrière le Nigeria (plus de 200 TCF). Mais comme le souligne Giacomo Prandelli, expert en matières premières, la stabilité politique et la clarté du cadre réglementaire l’emportent sur le volume brut des réserves. Le récent épisode de violence post-électorale en octobre 2025 a été rapidement contenu, renforçant la confiance du gouvernement de Samia Suluhu Hassan. Désormais, le projet LNG porté par Shell, Equinor, ExxonMobil et d’autres, valorisé à 42 milliards de dollars – soit plus de la moitié du PIB tanzanien – crée une dynamique sans précédent.
Un choc de souveraineté énergétique pour l’Afrique de l’Ouest
Ce déploiement massif en Tanzanie pose une question centrale pour les États ouest-africains : comment maintenir leur attractivité face à un concurrent mieux perçu ? Le Sénégal a su négocier un partage équitable avec la Mauritanie sur GTA, mais la Tanzanie offre un modèle différent : un État stable, des majors prêtes à investir, et des contrats de long terme. Pour les investisseurs, le risque pays devient un critère décisif. La Côte d’Ivoire, le Ghana ou encore la Guinée équatoriale, qui misent sur le gaz, doivent prendre en compte ce nouveau référentiel.
Des opportunités d’investissement contrastées
Les majors pétrolières, longtemps focalisées sur le golfe de Guinée, recomposent désormais leur portefeuille africain. Le projet tanzanien offre une exposition diversifiée, avec une demande asiatique croissante pour le GNL. En contrepartie, les projets ouest-africains, bien que plus matures, souffrent de retards réglementaires et de tensions sociales. Les petits États comme le Sénégal doivent donc innover pour conserver leur avantage compétitif, en fluidifiant les procédures et en sécurisant les infrastructures.
Une reconfiguration durable du marché gazier africain
L’émergence de la Tanzanie ne signe pas la fin du gaz ouest-africain, mais elle en redessine les contours. Les leçons du Mozambique – où l’insurrection a paralysé des investissements de dizaines de milliards – sont désormais dans tous les esprits. La stabilité politique, alliée à des réserves conséquentes, devient le nouveau mantra des investisseurs. L’Afrique de l’Ouest doit répondre à ce défi : non plus en misant uniquement sur ses ressources, mais en prouvant sa capacité à offrir un environnement prévisible et sécurisé.
Le gaz tanzanien n’est pas une menace, mais un révélateur. Il met en lumière la nécessité pour les États ouest-africains de réinventer leur gouvernance énergétique pour attirer les capitaux. Dans un marché mondial où la demande de GNL explose, la compétition entre les deux rives du continent pourrait bien accélérer les réformes, au bénéfice final des consommateurs africains.