Selon une étude conjointe de l'Institute of Development Studies et de l'African Digital Rights Network, onze États africains ont consacré plus de 2 milliards de dollars à des infrastructures de surveillance intelligente d'origine chinoise. Le Nigeria, avec près de 470 millions de dollars, et le Sénégal figurent parmi les plus gros investisseurs. Derrière les discours de modernisation urbaine et de lutte contre la criminalité se dessine une transformation numérique profonde, qui interroge les équilibres entre sécurité, vie privée et souveraineté technologique.
🛰️ Surveillance intelligente
L'Afrique de l'Ouest dans le viseur des technologies chinoises
dépensés dans des infrastructures de surveillance intelligente d'origine chinoise — étude IDS & African Digital Rights Network (2026)
Nigeria, Sénégal, Côte d'Ivoire, Ghana — 4 pays ouest-africains concentrent près de la moitié des investissements
📡 Corridor technologique
Caméras haute définition, lecteurs de plaques, centres de commandement interconnectés — une architecture numérique héritée du passé colonial et renforcée par les régimes autoritaires.
🔍 En bref
Derrière les discours de modernisation urbaine et de lutte contre la criminalité se dessine une transformation numérique profonde, qui interroge les équilibres entre sécurité, vie privée et souveraineté technologique.
⏳ Héritage & continuité
Les chercheurs soulignent que ces dispositifs ne surgissent pas ex nihilo.
L'étude publiée en 2026 dresse un état des lieux inédit de la pénétration des technologies de surveillance par intelligence artificielle en Afrique. Sur les onze pays recensés, quatre relèvent de l'Afrique de l'Ouest : le Nigeria, le Sénégal, la Côte d'Ivoire et le Ghana. Ensemble, ils représenteraient près de la moitié des investissements totaux identifiés, soit environ 900 millions de dollars. Le Nigeria, premier marché du continent, a dépensé à lui seul plus de 470 millions de dollars pour équiper ses grandes métropoles – Lagos, Abuja, Port Harcourt – de caméras haute définition, de lecteurs automatiques de plaques d'immatriculation et de centres de commandement interconnectés.
Une architecture numérique héritée du passé
Les chercheurs rappellent que ces dispositifs ne surgissent pas ex nihilo. Ils s'inscrivent dans la continuité des systèmes d'information et de contrôle mis en place dès la période coloniale, puis renforcés par les régimes autoritaires post-indépendance. Au Sénégal, par exemple, le programme de « ville intelligente » de Diamniadio s'appuie sur un maillage de caméras et de capteurs qui prolonge, sous une forme technique et dépolitisée, les mécanismes de surveillance administrative hérités de l'administration coloniale française. L'étude souligne que cette filiation historique est rarement évoquée dans les discours officiels, qui mettent en avant la modernité et l'efficacité.
Le rôle central de la Chine
La quasi-totalité des infrastructures recensées provient de fournisseurs chinois, notamment Huawei et ZTE, via des contrats souvent opaques. En Côte d'Ivoire, le projet « Abidjan intelligent » – estimé à 150 millions de dollars – a été confié à un consortium chinois dans le cadre d'un prêt bilatéral. Les chercheurs pointent le manque de transparence : les clauses exactes des contrats, les garanties de protection des données et les conditions de maintenance restent largement couvertes par le secret professionnel ou le secret d'État. Cette opacité empêche tout contrôle citoyen et nourrit les craintes d'une dérive sécuritaire.
Des usages ambivalents
Sur le terrain, les usages de ces technologies varient. Au Nigeria, la lutte contre Boko Haram et les enlèvements dans le Nord a justifié le déploiement massif de la reconnaissance faciale dans les zones à risque. Mais à Lagos, les mêmes outils servent à verbaliser les contraventions de circulation ou à disperser les rassemblements politiques. Au Sénégal, les caméras de Dakar sont régulièrement utilisées pour identifier les participants à des manifestations, suscitant des critiques de la part d'organisations de défense des droits humains. L'étude relève que, dans tous les pays étudiés, il n'existe pas de cadre juridique spécifique encadrant l'utilisation de l'IA dans l'espace public.
Un marché en pleine expansion
Au-delà des onze pays couverts par l'étude, les dépenses africaines en matière de surveillance intelligente sont bien supérieures. Le rapport estime que, si l'on incluait l'ensemble des 55 États du continent, le montant total pourrait dépasser les 5 milliards de dollars. L'Afrique de l'Ouest, avec ses taux d'urbanisation rapide et ses défis sécuritaires (djihadisme, insurrection, criminalité), représente un marché porteur pour les entreprises chinoises. Selon les données du cabinet Markets and Markets, le marché africain de la vidéosurveillance devrait croître de 12 % par an d'ici 2030, tiré notamment par le Nigeria et le Ghana.
Des enjeux de souveraineté numérique
Cette dépendance technologique interroge la souveraineté numérique des États de la région. En confiant à des acteurs étrangers la gestion des infrastructures critiques – y compris les données personnelles de leurs citoyens – les gouvernements ouest-africains s'exposent à des risques de surveillance externe et de dépendance technologique. Par ailleurs, l'absence de législation locale sur la protection des données – seuls le Bénin, le Burkina Faso et le Sénégal disposent de lois spécifiques – crée un vide juridique exploité par les fournisseurs. L'étude recommande, sans prendre parti, que les États renforcent leurs capacités de régulation et exigent davantage de transparence dans les contrats.
Vers une normalisation du contrôle social ?
Le débat dépasse la seule question de la sécurité. En normalisant la surveillance de masse, ces technologies modifient en profondeur le rapport entre l'État et les citoyens. Dans des démocraties encore fragiles de la région, le risque d'un usage politique de ces outils est réel. Les chercheurs de l'IDS et de l'ADRN appellent à un débat public inclusif sur les limites acceptables de la surveillance, afin d'éviter que la modernisation urbaine ne devienne un prétexte à un contrôle social généralisé.
Alors que les métropoles ouest-africaines se transforment à un rythme accéléré, la question de l'équilibre entre sécurité et libertés publiques devient centrale. Les technologies chinoises, par leur coût compétitif et leur efficacité, semblent appelées à se diffuser encore davantage. Mais derrière le vernis de la modernité, ce sont les fondements mêmes de la gouvernance démocratique qui sont en jeu : comment garantir que ces outils servent l'intérêt général sans empiéter sur les droits fondamentaux ? La réponse à cette question déterminera en partie le visage politique de l'Afrique de l'Ouest dans les décennies à venir.