Le 2 mai, la Côte d'Ivoire a annoncé son intention de développer une intelligence artificielle sur mesure, ancrée dans ses réalités culturelles et économiques. Cette initiative, si elle se concrétise, pourrait réduire la dépendance technologique du pays et offrir des solutions inédites à des secteurs clés comme le cacao. Mais elle pose aussi des questions cruciales sur les moyens financiers, l'infrastructure numérique et la disponibilité des compétences locales.
L'annonce du ministre Djibril Ouattara marque un tournant dans la stratégie numérique ivoirienne. Plutôt que d'importer des solutions génériques, Abidjan mise sur une IA « qui tienne compte de la culture ivoirienne » et intègre le cadre juridique local. Ce choix s'inscrit dans une tendance mondiale de spécialisation des modèles d'IA, mais aussi dans une volonté plus politique de souveraineté numérique. En Afrique de l'Ouest, plusieurs pays explorent des pistes similaires, mais rares sont ceux qui affichent un objectif aussi ambitieux sans un écosystème technologique mature.
Les obstacles restent nombreux. Le premier est financier : développer une IA de A à Z nécessite des investissements massifs, à la fois en recherche, en infrastructures de calcul et en acquisition de données. Ensuite, la qualité des données disponibles en Côte d'Ivoire – souvent éparses, non structurées ou dans des formats peu exploitables – pose un défi méthodologique. Enfin, la pénurie de data scientists et d'ingénieurs spécialisés en IA dans le pays pourrait freiner le projet, à moins d'une politique soutenue de formation et de partenariats universitaires.
L'application la plus concrète évoquée par le gouvernement concerne le cacao, dont la Côte d'Ivoire est le premier producteur mondial. Créer une IA dédiée à cette filière – pour optimiser la production, la traçabilité, la qualité ou la lutte contre les maladies – serait un avantage compétitif unique. Mais cela suppose d'intégrer les réalités des coopératives et des petits planteurs, souvent peu connectés. Ce pari technologique pourrait donc aussi accentuer la fracture numérique s'il n'est pas accompagné de mesures d'inclusion.
Dans la région, la Côte d'Ivoire n'est pas isolée. Le Sénégal a lancé une stratégie IA en 2023, et le Nigéria investit dans des hubs tech. Cependant, l'approche ivoirienne se distingue par son caractère « sur mesure » revendiqué. Elle reflète une prise de conscience panafricaine croissante : les solutions numériques globales ne répondent pas toujours aux besoins locaux. Mais cette quête de souveraineté technologique se heurte à la réalité des dépendances – en matériel, en logiciels et en financements – vis-à-vis des grandes puissances numériques.
Au-delà des aspects techniques, ce projet interroge la capacité de l'État ivoirien à piloter une transformation aussi complexe dans un contexte de contraintes budgétaires. Il soulève aussi des questions éthiques : qui contrôle les données ? Quelles garanties pour les citoyens ? La Côte d'Ivoire devra concilier ambition et pragmatisme, en s'appuyant sur des partenariats internationaux sans perdre son autonomie.
L'initiative ivoirienne illustre une tendance lourde en Afrique : la recherche de modèles numériques adaptés aux contextes locaux. Cependant, sa réussite dépendra de la capacité à surmonter des défis structurels bien réels. Elle pose aussi une question plus large : l'IA africaine doit-elle être produite localement ou simplement adaptée ? La réponse pourrait redéfinir les équilibres technologiques du continent dans la décennie à venir.