En excluant la dette libellée en francs CFA de son plan de restructuration avec le FMI, Dakar cherche à protéger le marché régional dont il dépend. Mais les Total Return Swaps (TRS) conclus avec des contreparties étrangères compliquent cette délimitation, brouillant la frontière entre dette locale et dette extérieure. Cette ligne rouge, annoncée en pleine renégociation avec le FMI, intervient dans un contexte où la question de la souveraineté monétaire reste vive en Afrique de l'Ouest.

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Le Sénégal a fixé une ligne rouge : la dette libellée en francs CFA restera hors du champ de la restructuration annoncée avec le FMI. Si le principe est clair sur papier, dans les faits, les Total Return Swaps (TRS) compliquent cette séparation. En 2025, Dakar a réalisé sept opérations de ce type ayant permis de mobiliser 721 milliards FCFA (1,2 milliard $), selon le ministère sénégalais des Finances. Certaines ont impliqué des contreparties étrangères, notamment First Abu Dhabi Bank et Africa Finance Corporation.

Le cas de l'AFC est toutefois particulier. Contrairement à une banque commerciale comme First Abu Dhabi Bank, l'institution panafricaine bénéficie au Sénégal, pays membre, d'un statut de créancier privilégié. Ses créances peuvent donc prétendre à un traitement différent de celui réservé aux prêteurs commerciaux, ce qui complique encore la délimitation du périmètre des TRS susceptibles d'être restructurés.

Le mécanisme permet à un investisseur étranger de prendre une exposition économique sur des obligations souveraines sénégalaises, tandis que l'État obtient des liquidités. Le problème est que le titre servant de support peut être libellé en francs CFA alors que le contrat est conclu avec un créancier extérieur. Autrement dit, protéger la dette locale peut aussi revenir à protéger indirectement des prêteurs étrangers.

Les agences de notation ne traitent d'ailleurs pas les TRS comme de simples obligations domestiques. Elles les analysent comme des engagements souverains collatéralisés par de la dette locale, avec des risques propres. S&P les a intégrés dans son analyse des besoins de financement du Sénégal, tandis que Fitch insiste sur leur caractère potentiellement procyclique : une baisse de la valeur des obligations de référence pourrait contraindre l'État à fournir des collatéraux supplémentaires, aggravant la pression sur les finances publiques.

Cette complexité technique intervient dans un contexte politique sensible. Depuis l'arrivée au pouvoir de Bassirou Diomaye Faye, la gestion de la dette est devenue le dossier économique le plus suivi de la sous-région. Les économistes Ndongo Samba Sylla et Chérif Salif Sy ont mis en garde contre une répétition du scénario zambien, où le Cadre commun du G20 n'a pas produit d'allègement substantiel. Pour eux, les mesures d'austérité imposées par le FMI en Zambie ont provoqué une crise du coût de la vie, un risque que Dakar veut à tout prix éviter.

Une souveraineté monétaire en arrière-plan

La décision de protéger la dette en francs CFA s'inscrit dans un débat plus large sur la souveraineté monétaire en Afrique de l'Ouest. Les discussions sur la monnaie unique Eco ont connu de nouveaux développements, avec des positions divergentes entre les États membres de la CEDEAO. Le Sénégal, tout en affirmant sa souveraineté, reste dépendant du marché régional des titres publics émis par la Banque centrale des États de l'Afrique de l'Ouest (BCEAO). Exclure cette dette de la restructuration vise à préserver la confiance des investisseurs régionaux, mais aussi à éviter un effet de contagion sur les autres pays de l'UEMOA.

Les TRS révèlent une réalité plus nuancée : la frontière entre dette locale et dette extérieure est devenue poreuse. En utilisant des instruments financiers sophistiqués, Dakar a attiré des financements internationaux tout en restant dans le giron du franc CFA. Ce faisant, il a créé une zone grise que les négociateurs avec le FMI devront clarifier. Le ministre des Finances se veut rassurant, affirmant que le pays ne veut pas être « opéré pour laisser des séquelles », mais les économistes souverainistes restent sceptiques.

Cette situation n'est pas propre au Sénégal. Dans toute la région, la question de la soutenabilité de la dette se pose avec acuité, alors que les besoins de financement restent importants et que les conditions de marché se sont durcies. La CEDEAO, en quête d'intégration économique plus poussée, observe ces évolutions avec attention. L'économie sénégalaise, moteur de la zone, pourrait donner le ton pour les futurs arrangements financiers de ses voisins.

Vers une redéfinition des relations créanciers-débiteurs

Au-delà du cas sénégalais, c'est la capacité des États ouest-africains à naviguer entre souveraineté et dépendance financière qui est en jeu. Les TRS, en brouillant les catégories traditionnelles, pourraient inciter les créanciers à exiger des clauses plus strictes ou à repenser leurs modèles d'engagement. Le FMI, de son côté, devra intégrer ces instruments dans ses analyses de viabilité, comme il l'a fait pour d'autres produits dérivés dans d'autres régions.

La décision de Dakar de protéger la dette en FCFA est à double tranchant. D'un côté, elle rassure les investisseurs régionaux et maintient la stabilité du marché financier de l'UEMOA. De l'autre, elle pourrait inciter certains créanciers étrangers à privilégier des montages en TRS pour contourner cette protection, créant ainsi de nouvelles vulnérabilités. Les autorités sénégalaises devront donc faire preuve de vigilance dans la définition du périmètre de la restructuration.

Alors que le Sénégal s'engage dans ce processus complexe, les regards se tournent vers les autres pays de la région confrontés à des défis similaires. La gestion de la dette en Afrique de l'Ouest entre dans une phase où les instruments financiers innovants et les considérations de souveraineté monétaire redéfinissent les équilibres traditionnels. Le franc CFA, l'Eco et la soutenabilité de la dette forment un triptyque dont l'évolution mérite une attention soutenue.