Alors que les marchés internationaux se ferment et que les coûts d’emprunt s’envolent, plusieurs États ouest-africains innovent pour accéder aux liquidités. Le Nigeria a négocié un financement de 5 milliards de dollars via un total return swap (TRS), mécanisme dont le FMI dénonce les risques de « dette invisible ». Au Sénégal, la révision à la hausse de l’endettement à 130 % du PIB contraste avec le redressement du Ghana, qui a vu sa note relevée en mai 2026. Ces situations révèlent des trajectoires divergentes mais partagent une même fragilité budgétaire.
Nigeria · Sénégal · Ghana
La dette ouest-africaine à l’épreuve des nouveaux instruments financiers
- ◈ Collatéral : 133 % du montant
- ◈ Coût : 395 points de base au-dessus du taux interbancaire
- ◈ FMI : « dette invisible »
- ◈ Niveau : 130,2 % du PIB
- ◈ Contexte : hausse des coûts d’emprunt
- ◈ Contraste : Ghana en redressement
L’essor contesté des total return swaps
Le 9 juin 2026, le FMI a officiellement appelé le Nigeria à reconsidérer un financement de 5 milliards de dollars monté avec la First Abu Dhabi Bank, fondé sur un total return swap (TRS). Ce mécanisme, longtemps cantonné aux marchés développés, permet à l’État de mettre en garantie des obligations souveraines en monnaie locale contre des liquidités en dollars. Dans le cas nigérian, le collatéral représente 133 % du montant emprunté, et le coût du financement avoisine 395 points de base au-dessus du taux interbancaire de référence. Si l’opération a été validée par le Sénat le 31 mars, elle cristallise les inquiétudes du Fonds, qui y voit une « couche de dette invisible » susceptible de fragiliser la transparence budgétaire et la stabilité monétaire.
L’attrait pour ces montages s’explique par la raréfaction des financements extérieurs classiques. Depuis la fin des années 2010, les euro-obligations africaines sont devenues plus coûteuses, et les prêts concessionnels se font plus rares. Les TRS offrent une soupape de liquidité à court terme, mais ils exposent les États à un risque de change et de refinancement élevé. Le FMI craint que ces opérations ne masquent un endettement réel plus important, rendant plus difficile l’évaluation de la soutenabilité budgétaire. Le cas du Nigeria n’est pas isolé : d’autres pays de la région observent cette voie avec attention, bien que les volumes restent encore modestes.
Sénégal et Ghana : des trajectoires opposées, une même fragilité
Pendant que le Nigeria expérimente ces instruments, le Sénégal fait face à un autre type de pression. La Banque d’investissement et de développement de la CEDEAO (BIDC) a comparé la situation sénégalaise à celle du Ghana, soulignant les différences structurelles. Le Ghana a connu une crise de liquidité brutale en 2022, déclenchée par les chocs de la pandémie et de la guerre en Ukraine, entraînant défaut et restructuration de la dette. Sa note souveraine a été relevée de B- à B par Fitch en mai 2026, signe d’une reprise progressive sous programme FMI. Le Sénégal, lui, a vu sa dette grimper progressivement, de 2018 à 2023, via des euro-obligations et des garanties aux entreprises publiques, avant que les audits de 2024-2025 ne révèlent une sous-estimation massive des déficits.
Cette révision a conduit à la suspension du programme FMI et à une perte de crédibilité financière. Pourtant, le Sénégal a honoré une échéance de 471 millions de dollars sur ses euro-obligations en mars 2026, évitant un défaut technique. Mais avec un ratio dette/PIB estimé à 130,2 % fin 2025, le pays dépasse largement le plafond communautaire de 70 %. La BIDC appelle à la vigilance, tandis que le FMI suit de près les innovations financières comme les TRS. Le contraste entre le Ghana, qui se redresse après une restructuration douloureuse, et le Sénégal, qui tente de gérer un surendettement progressif, illustre la diversité des profils de risque en Afrique de l’Ouest.
Des stratégies d’adaptation sous surveillance
Ces évolutions interviennent dans un contexte régional marqué par des initiatives diverses. Le Togo a supprimé le visa pour les Africains en mai, cherchant à stimuler les échanges. Lomé consolide aussi sa souveraineté numérique via un accord avec ST DIGITAL. Parallèlement, le marché du kérosène est perturbé par les tensions dans le détroit d’Ormuz, affectant le transport aérien régional. Si ces faits semblent distincts, ils participent d’une même recomposition : les États ouest-africains cherchent des leviers pour contourner les contraintes financières globales. Les total return swaps en sont l’expression la plus récente, mais leur utilisation soulève des questions de transparence que le FMI entend ne pas laisser sans réponse.
Au-delà des cas nigérian et sénégalais, la tendance de fond est celle d’une recherche de liquidités dans un environnement de taux élevés et de marchés partiellement fermés. Les nouveaux instruments financiers, s’ils offrent des solutions ponctuelles, risquent d’alourdir la charge de la dette future. La région se trouve à un carrefour : innover pour financer le développement, mais sans sacrifier la soutenabilité budgétaire. La réaction des institutions internationales et des marchés dans les prochains mois sera déterminante pour l’orientation des politiques de dette en Afrique de l’Ouest.
Données de référence : Croissance du PIB réel : 4.0% (FMI) · Croissance du PIB réel : 4.0% (FMI)