Pendant deux jours, Dakar a accueilli une conférence internationale où économistes et experts ont remis en cause le rôle du FMI dans la gestion de la dette sénégalaise. Ce débat intervient alors que le pays affiche une croissance industrielle portée par le pétrole de Sangomar, mais voit son endettement estimé à plus de 130 % du PIB. La rencontre révèle les contradictions d'une économie en pleine transformation, tiraillée entre les promesses de prospérité et les héritages budgétaires.

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Une remise en cause du dogme du FMI

L'économiste Ndongo Samba Sylla, directeur régional d'Ideas Africa, a ouvert le débat en accusant le FMI d'être non seulement incapable de résoudre la crise de la dette, mais d'en être l'un des principaux artisans. Selon lui, le Fonds « crée le problème et le maintient » en imposant des politiques pro-créanciers qui servent les intérêts géopolitiques des États-Unis et de la France. Cette intervention, devant une salle d'experts et d'anciens ministres, a mis l'accent sur le franc CFA comme nœud du problème, une thèse jugée réductrice par Alioune Tine, fondateur de l'Afrikajom Center, qui insiste sur la nécessité d'une gestion collective de la dette à l'échelle africaine.

Le paradoxe de la croissance sénégalaise

Ce débat intervient dans un contexte paradoxal. Le Sénégal a enregistré en 2025 une croissance de 4,2 %, portée par un bond industriel de 24,4 %, notamment grâce au pétrole de Sangomar et à l'exploitation du phosphore. Ces chiffres, publiés par l'Agence nationale de la statistique, contrastent avec la réalité budgétaire : la « dette cachée » révélée par le Premier ministre Ousmane Sonko fin 2024, confirmée par le FMI à 130 % du PIB, a réduit la marge de manœuvre du gouvernement. La cyberattaque contre le Trésor public le 10 mai a en outre exposé la fragilité des infrastructures financières du pays.

Le poids du franc CFA et de la souveraineté monétaire

Sylla a insisté sur le lien entre le franc CFA, la dette et la souveraineté monétaire. La parité fixe avec l'euro, garantie par le Trésor français, impose une contrainte budgétaire forte aux États de la zone. Pour lui, les pays les plus endettés sont souvent les alliés des grandes puissances, ce qui rend la sortie du piège de la dette indissociable d'une remise en cause des mécanismes monétaires hérités de la colonisation. Cette vision est nuancée par Tine, qui appelle à une gestion collective de la dette au niveau africain pour peser face aux créanciers.

Un signal politique fort

La tenue même de cette conférence à Dakar constitue un signal. Le nouveau pouvoir, issu d'une alternance portée par un discours souverainiste, semble vouloir ouvrir un espace de débat sur les conditionnalités imposées par les institutions financières internationales. La révélation de la « dette cachée » – des emprunts non déclarés par le précédent régime – a créé une crise de confiance avec les partenaires traditionnels et relancé les discussions sur la renégociation des termes de la dette. Le contexte régional, avec la montée des voix critiques envers le franc CFA au Sahel, ajoute une dimension géopolitique à cette rencontre.

Vers une approche collective africaine ?

Alioune Tine a plaidé pour une réponse coordonnée des États africains face aux créanciers, estimant que la crise de la dette est avant tout politique. Il a souligné que la fragmentation des économies africaines affaiblit leur pouvoir de négociation, et qu'une plateforme commune de gestion de la dette pourrait offrir une alternative aux approches bilatérales. Cette proposition, bien que séduisante sur le papier, se heurte néanmoins aux divergences de situation budgétaire entre les pays et à la diversité de leurs engagements envers les institutions de Bretton Woods.

Au-delà du cas sénégalais, cette conférence pose une question plus large : comment concilier les aspirations à la souveraineté économique avec les réalités de la finance internationale ? Le débat entre réforme monétaire et action collective dessine deux voies possibles, mais aucune ne semble offrir de solution rapide face à la contrainte d'un endettement qui, au Sénégal comme ailleurs, hypothèque l'avenir.