Le 12 mai 2026, le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye a plaidé pour des solutions structurelles contre la pêche illicite et la surpêche, dans le cadre d’une stratégie d’économie bleue. Cette intervention intervient dans un contexte où le Sénégal enregistre une croissance industrielle historique de 24,4% et une production pétrolière montante, mais où les ressources halieutiques, pilier traditionnel de l’emploi et de la sécurité alimentaire, sont menacées. Le discours révèle une volonté de diversifier les leviers de développement au-delà des hydrocarbures, tout en répondant à des enjeux de souveraineté économique et environnementale.

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Pêche illicite : un défi structurel amplifié par la croissance

La mer a toujours été une ressource vitale pour le Sénégal, fournissant près de 70% des protéines animales consommées et employant des centaines de milliers de personnes. Mais ces dernières années, la pression s’est accrue : la surpêche par des flottes étrangères et les pratiques illicites auraient coûté au pays environ 150 milliards de FCFA par an, selon des estimations de l’ONG Environmental Justice Foundation. Ce pillage contraste avec les ambitions de modernisation économique affichées par Dakar.

Le président Diomaye Faye a donc insisté sur la nécessité de « réponses structurelles », dépassant les simples contrôles ponctuels. Il s’agit de repenser la gouvernance des pêches, de renforcer la surveillance maritime et de créer des alternatives économiques pour les communautés côtières. Son appel s’inscrit dans la continuité de la Stratégie nationale de l’économie bleue, adoptée en 2024, mais il intervient à un moment où le Sénégal dispose de nouvelles marges de manœuvre financières grâce aux recettes pétrolières.

L’économie bleue comme prolongement de la transformation industrielle

Le timing n’est pas fortuit. Depuis le début de l’exploitation du gisement de Sangomar en 2024, le Sénégal a vu son PIB bondir de 4,2% en 2025, porté par un secteur industriel en plein essor. Les investissements dans les infrastructures portuaires et logistiques, comme le hub atlantique promu par le chef de l’État, renforcent la capacité du pays à valoriser ses ressources maritimes. Cependant, ces avancées posent aussi la question de l’équilibre entre extraction minière et durabilité des ressources renouvelables.

Le discours du 12 mai suggère que le gouvernement veut éviter une répétition du schéma observé dans d’autres pays producteurs de pétrole, où la rente extractive a souvent négligé les secteurs traditionnels. En liant économie bleue et industrie, Diomaye Faye cherche à créer des synergies : les navires de surveillance achetés grâce aux revenus pétroliers pourraient mieux contrôler les zones de pêche, tandis que la transformation locale du poisson pourrait bénéficier des nouvelles capacités énergétiques.

Un enjeu régional dans l’espace CEDEAO

La pêche illicite n’est pas un problème purement sénégalais. Dans l’espace CEDEAO, les eaux ouest-africaines sont parmi les plus pillées au monde, avec des pertes estimées à 1,3 milliard de dollars par an pour l’ensemble de la région. Le Sénégal, en tant que première économie de l’UEMOA après la Côte d’Ivoire, porte une responsabilité particulière. Sa position géographique, à la croisée des routes maritimes, en fait un acteur clé de la sécurité maritime régionale.

L’appel de Diomaye Faye pourrait ainsi catalyser une coordination plus étroite avec les pays voisins – Mauritanie, Gambie, Guinée-Bissau – déjà engagés dans des initiatives comme le programme régional de lutte contre la pêche illicite de la Commission de la CEDEAO. La question est de savoir si les moyens supplémentaires générés par les hydrocarbures permettront au Sénégal de financer des patrouilles conjointes ou des systèmes de traçabilité partagés, ce qui renforcerait sa stature de hub logistique.

Une double contrainte : préserver la ressource tout en créant des emplois

Le défi est d’autant plus complexe que la surpêche illicite coexiste avec une demande croissante de poisson, alimentée par la hausse du niveau de vie et l’urbanisation. Les communautés de pêcheurs artisanaux, qui assurent l’essentiel de l’approvisionnement local, sont les premières victimes de la raréfaction des stocks. Or, le secteur pétrolier et industriel, bien que créateur d’emplois, ne peut absorber rapidement les milliers de pêcheurs déplacés.

Le gouvernement devra donc articuler des mesures de court terme – renforcement des patrouilles, sanctions dissuasives, systèmes de licences plus stricts – avec des investissements de long terme dans l’aquaculture, la transformation et le tourisme côtier. Les annonces du 12 mai ne sont qu’une étape : c’est dans les budgets à venir que l’on jugera de la réalité de l’engagement.

La pêche illicite, longtemps traitée comme un dossier secondaire, devient un test pour la capacité du Sénégal à conjuguer rente pétrolière, développement industriel et durabilité des ressources. Au-delà du pays, la gestion de l’économie bleue par Dakar sera observée comme un indicateur de maturité institutionnelle dans une région où la mer est un enjeu de souveraineté, de sécurité et de prospérité partagée.