À deux jours de l'Aïd el-Adha, les gouvernements maghrébins multiplient les mesures pour contenir le prix du mouton : importations massives en Algérie, plafonnement des prix à 50 000 dinars, encadrement en Tunisie. Derrière ces réponses d'urgence se profile un enjeu qui touche aussi l'Afrique de l'Ouest : la fragilité des filières animales face au changement climatique et à la pression démographique. Une mise en perspective qui éclaire les défis structurels de tout le Sahel.

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En Afrique du Nord, chaque Aïd el-Adha ravive la même équation : comment concilier la tradition du sacrifice avec la flambée des prix et la raréfaction du cheptel ? Cette année, l'Algérie a tranché en faveur d'une importation massive d'ovins, plafonnant leur prix à 50 000 dinars, tandis que la Tunisie tente d'encadrer un marché où le mouton se négocie entre 1 300 et 1 700 dinars. Mais ces solutions ne font que masquer une tendance lourde : la baisse continue du cheptel due aux sécheresses répétées, à la dégradation des pâturages et à l'augmentation des coûts d'alimentation.

Une fragilité partagée avec le Sahel En Afrique de l'Ouest, la situation n'est guère plus enviable. Les éleveurs peuls et touaregs, qui assurent l'essentiel de l'approvisionnement en viande bovine et ovine, subissent de plein fouet les effets du dérèglement climatique. La zone sahélienne a perdu près de 30 % de ses surfaces pastorales en vingt ans, selon les données de la CEDEAO. Les conflits entre agriculteurs et éleveurs, exacerbés par la raréfaction des ressources, fragilisent encore davantage une filière déjà peu structurée. Or, la demande de viande augmente avec la croissance démographique : la région devrait compter 500 millions d'habitants en 2050, contre 400 aujourd'hui.

Des réponses nationales, un problème régional Face à cette pression, les États ouest-africains peinent à coordonner leurs politiques. Le Mali, le Niger et le Burkina Faso, qui forment le cœur de l'élevage transhumant, ont vu leurs cheptels décimés par les violences jihadistes et les restrictions de mobilité. Le Nigeria, pourtant premier producteur de bétail de la région, importe encore une part significative de sa viande. Le Togo et le Bénin, qui jouent un rôle de transit, subissent les contrecoups des fermetures de frontières. Pendant ce temps, les importations massives de viande congelée en provenance d'Amérique latine ou d'Europe pèsent sur les prix locaux, comme le montre l'exemple maghrébin.

L'hydroélectricité et l'irrigation : des leviers sous-exploités Le développement de l'élevage ouest-africain est aussi entravé par le manque d'infrastructures. Le barrage de Souapiti en Guinée, qui a formé des ingénieurs locaux, pourrait à terme permettre l'irrigation de vastes zones pastorales. De même, le Port de Lomé, hub logistique de la région, facilite l'importation d'aliments pour bétail mais aussi la réexportation vers les pays enclavés. Ces investissements, bien que prometteurs, restent insuffisants face à l'ampleur des besoins. Le plan d'action de la CEDEAO pour l'élevage, adopté en 2024, prévoit 2 milliards de dollars sur dix ans, mais sa mise en œuvre est ralentie par les crises sécuritaires et politiques.

Leçons et paradoxes Les mesures maghrébines montrent que la souveraineté alimentaire en matière de viande reste un objectif lointain. L'importation massive, si elle soulage à court terme, décourage la production locale et aggrave la dépendance. Le plafonnement des prix, comme en Algérie, expose les finances publiques et peut créer des pénuries. En Afrique de l'Ouest, où les marges de manœuvre budgétaires sont plus étroites, les gouvernements hésitent entre subventions coûteuses et laisser-faire. La question du mouton de l'Aïd n'est donc pas anecdotique : elle révèle la difficulté à concilier traditions religieuses, contraintes climatiques et réalités économiques.

L'épineuse question de l'intégration régionale Le « Pacte d'avenir » en six piliers dévoilé par la CEDEAO en mai 2026 insiste sur la sécurité alimentaire et le développement rural. Pourtant, sans harmonisation des normes sanitaires et des politiques commerciales, la libre circulation du bétail reste lettre morte. Les éleveurs continuent de payer des taxes informelles aux frontières, tandis que les abattoirs modernes manquent. La coopération avec les institutions financières régionales, comme la BOAD, pourrait financer des chaînes de valeur intégrées, mais les projets peinent à sortir des cartons.

Alors que le Maghreb cherche des solutions d'urgence pour l'Aïd, l'Afrique de l'Ouest regarde, impuissante, un avenir où ses propres traditions pastorales pourraient être menacées. Au-delà du mouton, c'est la résilience de tout un système agro-sylvo-pastoral qui est en jeu, dans une région où le pastoralisme est non seulement une activité économique mais aussi un mode de vie. Les leçons de Rabat, Alger et Tunis résonnent jusqu'à Ouagadougou, Bamako et Niamey : sans investissements structurels et coordination régionale, chaque fête religieuse deviendra une épreuve de plus pour les populations.