À quelques semaines de l’Aïd al-Adha, le Conseil national de lutte contre la vie chère (CNLVC) de Côte d’Ivoire active un levier inédit : la production locale de mouton pour contenir les prix. Derrière cette initiative se profile une dépendance structurelle aux bassins d’élevage sahéliens, que la région tente de résorber par des stratégies d’approvisionnement alternatives. Cette politique s’inscrit dans un effort plus large de maîtrise du pouvoir d’achat, alors que les tensions inflationnistes persistent dans l’UEMOA.

Une dépendance sahélienne chronique

La Côte d’Ivoire importe chaque année plusieurs centaines de milliers de têtes de petits ruminants en provenance du Mali, du Burkina Faso et du Niger pour satisfaire la demande de la Tabaski. Cette filière transfrontalière, bien que rodée, expose le marché ivoirien à des chocs d’approvisionnement et à des variations de prix amplifiées par les coûts logistiques et la concurrence entre acheteurs sahéliens et côtiers. En 2025, le prix moyen du mouton a grimpé de près de 15 % pendant la période de la fête, selon les données du ministère du Commerce. Le CNLVC, créé en 2023 pour surveiller les prix des produits de première nécessité, cherche cette année à inverser la tendance en dopant l’offre locale.

Le pari de l’élevage domestique

Le dispositif annoncé repose sur une mobilisation des éleveurs ivoiriens et une meilleure coordination entre les maillons de la chaîne de valeur : producteurs, bouchers et revendeurs. La cellule de veille du CNLVC suit en temps réel les prix sur les marchés urbains – notamment ceux d’Abidjan, Bouaké et Yamoussoukro – et dialogue avec les organisations professionnelles pour ajuster les flux. L’objectif est de constituer un stock national de moutons qui pourrait couvrir une partie des besoins, réduisant ainsi la pression sur les importations. Toutefois, la filière ovine ivoirienne reste modeste : les cheptels locaux sont fragmentés et l’élevage demeure souvent une activité secondaire. Les autorités estiment que seule une fraction de la demande – peut-être 20 à 30 % – pourra être satisfaite par la production nationale en 2026.

Un test pour la souveraineté alimentaire régionale

Cette initiative s’inscrit dans un mouvement plus large de la CEDEAO et de l’UEMOA pour réduire la dépendance alimentaire vis-à-vis de l’extérieur. Depuis 2022, les États ouest-africains multiplient les plans d’élevage et d’agriculture locale, mais les résultats restent inégaux. La Côte d’Ivoire, qui importe également du riz, du blé et du lait, cherche à diversifier ses sources d’approvisionnement. En misant sur le mouton local pour la Tabaski, elle envoie un signal à ses voisins sahéliens : la concurrence pour les ressources animales pourrait s’intensifier à l’avenir, mais aussi inciter à une intégration régionale plus structurée des filières.

Les limites structurelles du levier domestique

Le potentiel de l’élevage ivoirien est contraint par plusieurs facteurs : le foncier limité, la faiblesse des infrastructures de production (abattoirs, chaînes du froid), et le manque de crédit pour les éleveurs. Selon l’Interprofession de la filière ovine, il faudrait au moins cinq ans pour doubler le cheptel national. À court terme, la Côte d’Ivoire ne peut se passer des apports sahéliens, d’autant que le Mali et le Burkina Faso bénéficient de coûts de production plus bas grâce à des zones pastorales étendues. La stratégie du CNLVC est donc plus conjoncturelle que structurelle : elle vise à lisser les prix pendant le pic saisonnier, sans résoudre la dépendance de fond.

Enjeux de pouvoir d’achat et de stabilité sociale

La Tabaski est un moment clé pour le commerce de détail : les ménages consacrent une part importante de leur budget à l’achat du mouton, parfois jusqu’à un mois de revenus. Une flambée des prix en 2025 avait provoqué des tensions dans certains quartiers d’Abidjan. Le gouvernement ivoirien, qui fait de la lutte contre la vie chère une priorité, veut éviter une nouvelle dégradation du pouvoir d’achat. Le CNLVC a déjà mené des opérations sur le riz, le sucre et l’huile ; le mouton est désormais sous surveillance. Cette approche ciblée reflète une volonté de préserver la paix sociale, à l’approche de l’élection présidentielle de 2026.

Au-delà de la Tabaski, cette tentative de mobilisation de l’élevage local soulève une question plus large : les États côtiers d’Afrique de l’Ouest peuvent-ils, à terme, réduire leur dépendance vis-à-vis des producteurs sahéliens sans compromettre les équilibres régionaux ? La réponse dépendra de la capacité à investir durablement dans les filières domestiques et à harmoniser les politiques commerciales au sein de la CEDEAO. Pour l’heure, le mouton de Tabaski reste un baromètre sensible des fragilités alimentaires ouest-africaines.