Chaque jour, des centaines de navires évoluent dans les eaux ouest-africaines sans déclarer leurs captures. Une étude récente révèle que près des trois quarts des activités de pêche industrielle échappent aux systèmes de suivi publics. Ce phénomène prive les États côtiers de ressources essentielles et accentue la pression sur des stocks halieutiques déjà fragilisés, dans une région où la mer est un pilier économique vital.
Pêche illicite : le trou noir des eaux ouest-africaines
Chaque jour, des centaines de navires évoluent sans déclaration. Une étude Nature (2024) révèle que près de 75 % de la pêche industrielle mondiale échappe aux systèmes de suivi publics. Un manque à gagner colossal pour des économies côtières déjà fragiles.
Source : étude Nature (2024)
Perte cumulée pour les États côtiers (données partielles)
(suivi public)
(non déclarée)
⛔ Impacts directs
“L’avenir de millions d’Ouest-Africains demeure étroitement lié à la santé et à la productivité de l’océan.”
— Dame Mboup, responsable de programme Afrique, Global Fishing Watch
🔍 En bref
Sans données fiables sur les activités en mer, les autorités peinent à identifier les infractions et à garantir une gestion durable. La pression sur les stocks halieutiques s’accentue, tandis que les pêcheurs artisanaux – premiers maillons de l’économie côtière – subissent directement les conséquences.
Infographie Cauris · Données : étude Nature (2024), Global Fishing Watch, Banque mondiale
La pêche illicite, non déclarée et non réglementée (INN) représente un défi persistant pour l’Afrique de l’Ouest. Une étude publiée en 2024 dans la revue Nature a estimé que près de 75 % des activités de pêche industrielle dans le monde ne sont pas visibles via les systèmes de suivi accessibles au public. Cette opacité ouvre la voie à des pratiques frauduleuses qui privent les États de recettes fiscales et fragilisent les moyens de subsistance des pêcheurs artisanaux.
Pour les pays côtiers de la région, l’enjeu est double : préserver des ressources halieutiques en déclin et contrer un manque à gagner estimé à plusieurs milliards de dollars. Selon Dame Mboup, responsable de programme pour l’Afrique au sein de Global Fishing Watch, « l’avenir de millions d’Ouest-Africains demeure étroitement lié à la santé et à la productivité de l’océan ». Or, sans données fiables sur les activités en mer, les autorités peinent à identifier les infractions et à garantir une gestion durable.
Un déficit de gouvernance maritime
Le problème de la pêche INN s’inscrit dans un contexte plus large de faiblesse des dispositifs de contrôle. Les administrations maritimes ouest-africaines manquent souvent de moyens techniques et humains pour surveiller efficacement leurs zones économiques exclusives (ZEE). Des navires de transport de poisson accostent dans des ports comme Dakar sans que leurs cargaisons soient systématiquement vérifiées, comme l’ont montré des analyses récentes appuyées par Global Fishing Watch.
Cette situation n’est pas nouvelle, mais elle prend une acuité particulière alors que les économies de la région cherchent à diversifier leurs sources de revenus. Le rapport de l’Infrastructure Consortium for Africa de mai 2026 soulignait un déficit de financement de 118 milliards de dollars pour les infrastructures, tandis que les notes souveraines de pays comme le Nigeria sont relevées par S&P. Dans ce contexte, les pertes liées à la pêche illicite apparaissent comme une hémorragie évitable, d’autant que le secteur de la pêche représente jusqu’à 10 % du PIB dans certains États côtiers.
Des initiatives régionales en émergence
Face à l’ampleur du phénomène, plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest ont renforcé leurs dispositifs de contrôle. Le Sénégal a ainsi engagé des partenariats avec des organisations comme Global Fishing Watch pour utiliser des technologies de surveillance satellitaire. Ces outils permettent de croiser les données de positionnement des navires avec les déclarations de captures, rendant plus difficile la dissimulation d’activités illicites.
D’autres initiatives régionales, sous l’égide de la CEDEAO ou de l’UEMOA, cherchent à harmoniser les législations et à mutualiser les moyens de surveillance. L’idée est de créer un réseau de partage d’informations pour traquer les navires qui opèrent dans les zones grises, entre les eaux territoriales et la haute mer. Cependant, ces efforts se heurtent encore à des obstacles politiques et financiers.
Des enjeux économiques et sécuritaires
Au-delà de l’aspect environnemental, la pêche illicite a des conséquences directes sur la sécurité alimentaire et l’emploi. Les pêcheurs artisanaux, qui assurent l’essentiel de l’approvisionnement local, voient leurs ressources diminuer face à la concurrence des chalutiers industriels, souvent étrangers. Cette pression peut exacerber les tensions sociales et alimenter l’insécurité dans les zones côtières, comme le montrent certains conflits entre pêcheurs locaux et navires industriels.
Par ailleurs, les réseaux de pêche illicite sont parfois liés à d’autres trafics : drogues, armes, migration clandestine. Le manque de contrôle en mer offre un terrain propice à des activités criminelles, ce qui pose un défi sécuritaire supplémentaire pour des États déjà fragiles.
La pêche illicite en Afrique de l’Ouest illustre les limites d’une gouvernance maritime encore insuffisamment coordonnée. Alors que la région cherche à attirer des investissements et à stabiliser ses économies, la mise en place de systèmes de surveillance efficaces et d’une coopération régionale renforcée pourrait transformer un secteur clé en levier de développement durable. La question reste ouverte de savoir si les États parviendront à dépasser leurs divergences pour agir ensemble face à un fléau qui les prive tous de ressources précieuses.