Le Haut-commissariat au plan marocain a publié ce 29 juin les comptes nationaux du premier trimestre 2026, faisant état d'une croissance de 4,6%, portée par un bond de 18,4% de la valeur ajoutée agricole. Cette performance contraste avec le repli de 1% du secteur secondaire et un ralentissement des activités non agricoles. Au-delà des chiffres, cette photographie économique interroge les stratégies de diversification des pays d'Afrique de l'Ouest, confrontés à des défis similaires de transformation structurelle.

Infographie — Économie · Sénégal

Une agriculture résiliente, mais un secteur secondaire en berne

La croissance marocaine au premier trimestre 2026, bien qu'en léger fléchissement par rapport aux 5% enregistrés un an plus tôt, reste solide grâce à un rebond spectaculaire de l'agriculture. La valeur ajoutée agricole a progressé de 18,4%, contre 8,1% au T1 2025, signe d'une campagne agricole favorable après plusieurs années de sécheresse. Ce dynamisme a soutenu la demande intérieure dans un contexte d'inflation maîtrisée à 1,1% et a permis de compenser partiellement la contre-performance des secteurs secondaire et tertiaire.

Pourtant, le recul des activités industrielles interpelle. Le secteur secondaire affiche une baisse de 1% en volume, tiré par l'électricité et l'eau (-3,4%), l'industrie d'extraction (-3,2%) et les industries de transformation (-1,3%). La construction, après un boom post-Covid, ralentit nettement (+1,5% contre +7,1%). Ces chiffres révèlent une fragilité de la base productive non agricole marocaine, malgré les efforts de développement des énergies renouvelables et de l'industrie automobile.

Quels enseignements pour l'Afrique de l'Ouest ?

Cette dualité entre agriculture dynamique et industrie atone fait écho aux trajectoires de pays comme le Sénégal et la Côte d'Ivoire. Au Sénégal, le Plan Sénégal Émergent mise sur l'agro-industrie et les hydrocarbures pour diversifier l'économie, mais la part du secteur secondaire reste modeste (environ 20% du PIB). Le rebond agricole marocain montre que les chocs climatiques peuvent être surmontés, mais pose la question de la transformation des gains agricoles en emplois industriels durables. Les récentes annonces sur le tourisme sénégalais, freiné par des problèmes de promotion, rappellent que le secteur tertiaire n'est pas une alternative suffisante.

De son côté, la Côte d'Ivoire, qui ambitionne de devenir un hub numérique et industriel, observe avec attention le recul marocain dans l'industrie extractive et de transformation. À Abidjan, l'Africa CEO Forum 2026 a vu le Premier ministre Beugré Mambé inviter les investisseurs à faire du pays une destination privilégiée. Mais la dépendance ivoirienne à l'agriculture (cacao, caoutchouc) et la faiblesse de l'industrialisation locale pourraient reproduire les mêmes déséquilibres qu'au Maroc, où le secondaire peine à décoller.

Le Ghana, quant à lui, sort tout juste d'un programme du FMI (Facilité élargie de crédit) officialisé en mai 2026. L'assainissement budgétaire et la stabilisation macroéconomique pourraient ouvrir la voie à une reprise industrielle, mais le pays reste vulnérable aux fluctuations des prix des matières premières, comme le montre l'exemple marocain où l'industrie d'extraction a chuté de 3,2%.

La croissance marocaine du T1 2026 illustre ainsi les défis communs aux économies de la CEDEAO et de l'UEMOA : comment convertir une agriculture performante en moteur de développement industriel et de création d'emplois ? Le ralentissement du tertiaire (4,3% contre 4,5%) rappelle que les services seuls ne suffisent pas. La question des infrastructures énergétiques et de la transformation locale des matières premières reste cruciale.

Dans ce contexte, les performances marocaines offrent une grille de lecture utile pour les décideurs ouest-africains. Le bond agricole prouve que des politiques ciblées (irrigation, semences, mécanisation) peuvent porter leurs fruits, mais la faible absorption de cette valeur ajoutée par le reste de l'économie souligne la nécessité de chaînes de valeur intégrées. L'Afrique de l'Ouest, riche en ressources agricoles et minières, pourrait tirer parti de cette expérience pour éviter les déséquilibres sectoriels.

Le cas marocain révèle que la croissance tirée par l'agriculture peut masquer des fragilités structurelles. En Afrique de l'Ouest, où plusieurs pays s'engagent dans des transitions énergétiques et numériques, la question de la diversification réelle reste ouverte : s'agit-il d'une simple juxtaposition de secteurs ou d'une véritable intégration productive ? Les prochains trimestres diront si les économies de la région sauront conjuguer résilience agricole et renaissance industrielle.