Le jeudi 4 juin 2026, l’Afrique du Sud et le Kenya ont scellé six protocoles d’accord couvrant le commerce, le transport maritime, la normalisation technique et le développement des compétences. Cette visite d’État du président kényan William Ruto à Pretoria marque une accélération de l’intégration entre l’Afrique de l’Est et l’Afrique australe. Alors que l’UEMOA et la CEDEAO peinent à harmoniser leurs politiques commerciales, ce rapprochement bouscule les équilibres régionaux et redessine les routes du commerce intra-africain.

Infographie — CEDEAO · Commerce

Les signatures intervenues à Pretoria ne sont pas de simples formalités diplomatiques. Elles traduisent une volonté politique de réduire les barrières techniques au commerce – un des principaux freins à l’intégration continentale. Le protocole sur la normalisation et l’évaluation de la conformité permettra aux entreprises sud-africaines et kényanes de faire reconnaître mutuellement leurs certifications, abaissant ainsi les coûts de mise en conformité. Ce mécanisme, s’il est étendu, pourrait servir de modèle pour la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf).

Un précédent pour la ZLECAf

L’accord maritime est tout aussi structurant. Il vise à améliorer les liaisons logistiques entre l’Afrique de l’Est et l’Afrique australe, créant un corridor qui relie les ports de Mombasa et Durban. Cette connexion directe, si elle se concrétise, offrirait une alternative aux routes passant par le Moyen-Orient et l’Europe, et renforcerait la compétitivité des chaînes d’approvisionnement régionales. Pour la CEDEAO, ce développement pose une question stratégique : comment ne pas être marginalisé dans l’architecture commerciale africaine ?

Les leçons pour l’Afrique de l’Ouest

Pendant que Pretoria et Nairobi avancent sur la normalisation et le transport maritime, la CEDEAO reste embourbée dans des négociations sur le tarif extérieur commun et les règles d’origine. L’accord Kenya-Afrique du Sud illustre une approche pragmatique : des accords bilatéraux ciblés pour préparer le terrain à une intégration plus large. Les pays ouest-africains pourraient s’en inspirer pour lever les obstacles persistants, notamment dans le commerce des produits agricoles et manufacturés.

Un signal pour les partenaires extérieurs

Au-delà de la ZLECAf, cet accord renforce l’attractivité des deux économies comme hubs régionaux. L’Afrique du Sud, via sa base industrielle, et le Kenya, via son secteur des services et son accès à l’Est africain, deviennent des portes d’entrée pour les investisseurs cherchant à desservir plusieurs marchés. Les annonces récentes d’émissions obligataires au Sénégal et en Côte d’Ivoire montrent que les pays ouest-africains misent surtout sur la dette pour financer leur développement, sans autant investir dans les accords commerciaux bilatéraux.

L’enjeu des compétences et du genre

Les protocoles d’accord sur l’égalité des genres et la formation technique ne sont pas des ajouts cosmétiques. En liant commerce et développement humain, Pretoria et Nairobi reconnaissent que l’intégration économique ne peut réussir sans une main-d’œuvre qualifiée et une participation élargie des femmes. Cette approche intégrée manque souvent dans les discussions au sein de la CEDEAO, où les volets sociaux et économiques sont traités séparément.

Un nouvel équilibre régional

La concomitance de ces accords avec la préparation du Kenya à coorganiser la Coupe d’Afrique des Nations 2027 n’est pas anodine. Le sport devient un levier diplomatique et économique, comme le montre l’accord signé dans ce domaine. L’Afrique de l’Ouest, qui a accueilli la CAN 2023, pourrait capitaliser sur cet héritage pour tisser des liens similaires.

Au final, l’initiative Kenya-Afrique du Sud relance le débat sur la méthode d’intégration continentale. Faut-il privilégier des blocs régionaux cohérents ou des accords bilatéraux pionniers ? La CEDEAO doit choisir sa voie, sous peine de voir son rôle central dans le commerce africain s’éroder au profit de corridors concurrents.

Alors que la ZLECAf entre dans sa phase opérationnelle, des accords comme celui entre le Kenya et l’Afrique du Sud pourraient redéfinir les flux commerciaux du continent. La CEDEAO, riche de son marché de plus de 400 millions d’habitants, dispose d’atouts majeurs. Mais l’initiative kényano-sud-africaine montre que l’intégration avance aussi par petits pas bilatéraux – une leçon que les capitales ouest-africaines ne peuvent plus ignorer.