Depuis mars 2026, François Locoh-Donou cumule les fonctions de président et PDG de F5, géant américain de la cybersécurité coté au Nasdaq. Mais ce Franco-Togolais est aussi cofondateur de Cajou Espoir, entreprise de transformation de noix de cajou au Togo. Sa double casquette illustre une tendance émergente dans l’économie ouest-africaine : l’implication de la diaspora technologique dans l’industrialisation agricole locale, dans un contexte où la Côte d’Ivoire et le Bénin cherchent à monter en gamme sur la filière anacarde.

Infographie — Économie · Togo

François Locoh-Donou n’est pas un simple dirigeant de la tech. Ingénieur diplômé de Centrale Méditerranée et de Télécom Paris, MBA de Stanford, il a gravi les échelons chez Ciena avant de prendre la tête de F5 en 2017. Sous sa direction, l’entreprise s’est recentrée sur le cloud et la cybersécurité, jusqu’à son accession au poste de Chairman, President et CEO en 2026. Mais parallèlement, il préside le conseil d’administration de Cajou Espoir, société fondée en 2004 avec Maurice Edorh, qui transforme les noix de cajou brutes au Togo.

Cette double appartenance – à la Silicon Valley et à l’économie réelle ouest-africaine – n’est pas anecdotique. Elle intervient à un moment où la Banque africaine de développement (BAD) table sur une croissance de 6,4 % pour la Côte d’Ivoire en 2026, mais où les indices d’industrialisation peinent à décoller. Le Bénin, voisin du Togo, se classe 24ᵉ africain avec un score de 0,5519 sur 1 à l’Indice d’industrialisation 2025 de la BAD, soulignant la difficulté à créer de la valeur locale.

La filière cajou est emblématique de ce défi. La Côte d’Ivoire, premier producteur mondial de noix brutes, n’en transforme qu’une faible part localement. Les opérations de vente groupée, comme celle organisée à Niakara en mai 2026 pour l’achat de 27 tonnes de noix, montrent que l’écoulement reste dominé par l’exportation de matière première. Pourtant, des initiatives comme Cajou Espoir démontrent qu’une industrialisation est possible, à condition d’y associer capitaux et compétences extérieures.

Locoh-Donou incarne cette circulation des talents et des idées. Sa carrière américaine lui permet d’apporter une vision stratégique et un réseau international à une PME togolaise. Dans un entretien, il insiste sur la nécessité de « créer de la valeur locale » et de « former les jeunes » pour sortir de la dépendance aux matières premières. C’est exactement le type de discours que les institutions régionales, comme l’UEMOA ou la CEDEAO, appellent de leurs vœux.

Un modèle pour la diaspora technologique ?

Le parcours de Locoh-Donou n’est pas isolé. De plus en plus d’ingénieurs africains de la diaspora investissent dans des projets agricoles ou industriels sur le continent. Mais rares sont ceux qui, comme lui, occupent simultanément la tête d’une entreprise du Nasdaq. Cette situation unique attire l’attention sur le potentiel de la double appartenance : à la fois vecteur de transfert de compétences et levier de financement.

Cependant, les défis restent immenses. La BAD, dans ses perspectives 2026, évoque une Afrique de l’Ouest « à deux vitesses », avec des pays côtiers comme le Sénégal et la Côte d’Ivoire qui progressent tandis que d’autres stagnent. Le Togo, avec une croissance modeste, cherche encore sa place. La transformation du cajou, si elle se développe, pourrait contribuer à un rééquilibrage.

L’enjeu de la création de valeur

Le modèle économique de Cajou Espoir – collecter les noix, les décortiquer, les conditionner – est encore artisanal comparé aux standards internationaux. Mais l’entreprise emploie plusieurs dizaines de personnes et montre qu’une transformation locale est rentable. En 2026, alors que les prix mondiaux du cajou fluctuent, les producteurs ouest-africains sont de plus en plus conscients de la nécessité de se spécialiser.

La présence d’un dirigeant de la tech dans ce secteur envoie un signal fort aux investisseurs. Si François Locoh-Donou croit au potentiel de l’agro-industrie togolaise, d’autres pourraient suivre. Mais attention à ne pas surinterpréter : son implication personnelle ne présage pas d’un flux massif de capitaux. La transformation structurelle de l’économie ouest-africaine reste un processus lent, entravé par les infrastructures et la gouvernance.

Une perspective régionale

À l’échelle de la CEDEAO, la filière anacarde est stratégique. Plusieurs pays, dont le Burkina Faso et le Mali, cherchent à développer leur propre industrie de transformation. La concurrence est rude, mais la coopération pourrait être bénéfique. Le Togo, avec son port en eau profonde de Lomé, dispose d’un avantage logistique. Des entrepreneurs comme Locoh-Donou, qui connaissent à la fois le marché américain et les réalités africaines, peuvent jouer un rôle de passerelle.

D’ailleurs, le parcours de Locoh-Donou rappelle celui d’autres figures de la diaspora, comme le Sénégalais Tidjane Thiam ou l’Ivoirien Tidjane Dème, mais avec une spécificité : l’ancrage dans un secteur agricole traditionnel. Cela illustre une évolution dans la perception de l’industrialisation : elle ne passe plus seulement par les mines ou les usines, mais aussi par l’agriculture transformée, connectée aux marchés mondiaux grâce au numérique.

François Locoh-Donou symbolise une génération de leaders capables de lier innovation technologique et développement local. Alors que la BAD mise sur une croissance de 6,7 % pour le Niger et de 6,4 % pour la Côte d’Ivoire, la question est de savoir si ces taux profitent à tous. L’exemple de Cajou Espoir montre que des projets concrets existent, mais leur mise à l’échelle nécessitera une volonté politique forte et un environnement des affaires favorable. Le Togo et ses voisins ont tout à gagner à encourager ces passerelles entre diaspora et économie réelle, qui pourraient bien être la clé d’une industrialisation durable en Afrique de l’Ouest.