Les déclarations de Jean-Marc Ayrault en 2016, niant tout 'pré carré' français en Afrique, ont annoncé un mouvement amorcé depuis une décennie. Alors que les échanges avec le Kenya et la Tanzanie s'intensifient, portés par des taux de croissance de 5 à 6,5 %, la part de l'Afrique de l'Ouest dans le commerce français diminue. Ce basculement interroge les stratégies d'intégration régionale de la CEDEAO et l'avenir des partenariats historiques.

Infographie — CEDEAO · Commerce

En 2015, le Kenya importait pour 186 millions d'euros de produits français, faisant de lui le premier client de l'Hexagone en Afrique de l'Est, avec une prédominance des parfums, cosmétiques et produits chimiques (60 % des exportations). La Tanzanie suivait de près avec 160 millions d'euros, principalement en produits pharmaceutiques. Ces chiffres, bien que modestes au regard des volumes échangés avec la CEDEAO, révélaient un potentiel que Paris a depuis exploité.

La phrase de Jean-Marc Ayrault, alors ministre des Affaires étrangères, selon laquelle 'il n'y a pas de pré-carré' a constitué un signal politique fort. En dix ans, le nombre d'entreprises françaises implantées au Kenya est passé de 60 à plus de 120, et en Tanzanie de 40 à 80, tandis que les exportations vers ces deux pays ont doublé. Parallèlement, les investissements directs français dans les énergies renouvelables et le mobile banking est-africains ont bondi, suivant les recommandations de l'ancien ministre.

Ce dynamisme contraste avec la situation en Afrique de l'Ouest, où les instabilités politiques – coups d'État au Sahel, tensions sécuritaires – ont freiné les échanges. La part de la CEDEAO dans les exportations françaises totales vers l'Afrique subsaharienne est passée de 45 % en 2015 à 32 % en 2025, selon les dernières données de la Direction générale du Trésor. Les secteurs traditionnels comme l'énergie et les infrastructures, jadis dominés par les entreprises françaises, subissent la concurrence chinoise et turque.

Pour la CEDEAO, cette évolution est un appel à la diversification. Le commerce intra-régional ne représente encore que 12 % des échanges totaux des États membres. Le récent pacte d'avenir dévoilé par la Commission de la CEDEAO en mai 2026, qui insiste sur la souveraineté économique et la résilience, gagne en urgence. Il devient impératif de renforcer les chaînes de valeur régionales dans l'agroalimentaire, les mines et les services pour ne pas dépendre d'un partenaire extérieur en repli.

Au-delà de la seule France, ce basculement illustre une recomposition plus large des relations commerciales africaines. Les pays d'Afrique de l'Est attirent désormais autant l'attention des États-Unis, de la Chine et de l'Inde. L'émergence de nouveaux corridors logistiques, comme le port de Lomé vu comme hub, bénéficie aussi à cette zone. Mais la CEDEAO possède des atouts : une population jeune, des ressources minières recherchées (or, uranium) et un marché de près de 400 millions de consommateurs. Son défi est de capitaliser sur ces avantages pour redéfinir sa place dans les échanges globaux.

Le déclin relatif du 'pré carré' français en Afrique de l'Ouest n'est pas une fatalité, mais un révélateur des mutations profondes du commerce mondial. La CEDEAO doit répondre par une intégration accélérée et une diversification de ses partenariats. La question n'est plus de savoir si Paris s'éloigne, mais comment les États ouest-africains vont s'adapter à un monde où aucun acteur n'est plus incontournable.