En choisissant le Kenya pour le grand sommet Afrique-France, Emmanuel Macron acte la fin du 'pré carré' francophone. Cette orientation stratégique, couplée aux tensions avec les régimes sahéliens, redessine les équilibres diplomatiques et économiques de la région. Au-delà des symboles, elle interroge l'avenir des relations commerciales et financières entre Paris et les pays de l'Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), jusqu'ici au cœur du dispositif africain de la France.
Macron au Kenya : le repositionnement français
Sommet Africa Forward à Nairobi, 10 mai — fin du pré carré francophone, tensions sahéliennes et incertitudes pour l'UEMOA.
Putschs au Mali, Burkina Faso et Niger → départ des troupes françaises, rapprochement avec la Russie
Macron à Nairobi : « Depuis 2017, c’est terminé cette époque » — sommet Africa Forward tourné vers l’économie
Réorientation stratégique : diversification des partenaires africains, incertitudes pour l’UEMOA
La France abandonne son domaine réservé en Afrique francophone et se tourne vers des partenaires comme le Kenya (anglophone).
Mali, Burkina Faso et Niger, exclus du sommet, se rapprochent de la Russie après les putschs de 2020-2023.
Les 8 pays de l’Union économique ouest-africaine, historiquement liés à Paris, voient leur relation commerciale et financière remise en question.
Africa Forward à Nairobi illustre la volonté de diversifier les investissements, loin du seul cadre francophone.
La fin d'une époque
Le discours tenu par Emmanuel Macron à Nairobi le 10 mai ne laisse guère de place au doute : l'ère où la France considérait l'Afrique francophone comme son domaine réservé est révolue. 'Depuis 2017, c'est terminé cette époque', a-t-il affirmé, justifiant le choix du Kenya – pays anglophone et allié clé – pour accueillir le sommet 'Africa Forward'. Ce recentrement coïncide avec la dégradation des relations avec le Mali, le Burkina Faso et le Niger, où les putschs de 2020-2023 ont conduit au départ des troupes françaises et à un rapprochement avec la Russie. Le sommet de Nairobi, tourné vers l'économie et les investissements, illustre une volonté de diversifier les partenaires africains, tandis que les trois pays sahéliens en sont les grands absents.
Une réorientation aux implications économiques pour l'UEMOA
Pour les États membres de l'UEMOA – pour la plupart anciennes colonies françaises – cette réorientation est une source d'incertitudes. Pendant des décennies, le 'pré carré' a structuré les échanges commerciaux, les flux d'aide et les investissements directs. La France demeure un partenaire majeur : elle est, par exemple, le premier investisseur étranger en Côte d'Ivoire et au Sénégal. Mais le discours de Nairobi suggère que Paris pourrait accorder une attention équivalente à des pays non francophones, comme le Kenya ou le Ghana, où les opportunités économiques sont jugées prometteuses. Cette concurrence nouvelle pourrait réduire les avantages comparatifs dont bénéficiaient historiquement les économies de l'UEMOA.
Le précédent marocain : une stabilité relative
Dans le même temps, le contexte historique rappelle que d'autres acteurs du continent adoptent des stratégies de stabilité. Depuis fin avril, le Maroc a maintenu ses subventions aux produits pétroliers et aux denrées de base, une décision qui a eu des répercussions sur les obligations souveraines de l'UEMOA : en atténuant les tensions inflationnistes régionales, Rabat contribue indirectement à la confiance des investisseurs. Cette mesure contraste avec les incertitudes politiques nées de la recomposition des relations franco-africaines. La stabilité marocaine joue comme un contrepoids, mais ne compense pas les interrogations sur l'engagement français en Afrique de l'Ouest.
Quels leviers pour les pays ouest-africains ?
Les pays de l'UEMOA doivent désormais composer avec un paysage multipolaire. Alors que la France recentre ses priorités, d'autres puissances – Chine, Turquie, Émirats arabes unis – renforcent leur présence. Le sommet 'Africa Forward' lui-même se veut un catalyseur d'investissements privés, mais dans un cadre concurrentiel. Pour les économies ouest-africaines, l'enjeu est de diversifier leurs partenaires sans perdre les avantages hérités des liens historiques. La question des réserves de change, adossées au Trésor français via le franc CFA, demeure un sujet sensible, bien que des réformes aient été engagées (remplacement par l'Eco, toujours en suspens).
Un signal pour les marchés financiers
Sur le plan financier, la réorientation française pourrait affecter la prime de risque des obligations souveraines de l'UEMOA. Historiquement, le soutien français via les garanties et la présence dans les institutions régionales rassurait les investisseurs. Si ce 'parapluie' se dilue, les pays de la zone pourraient voir leurs coûts d'emprunt augmenter. Les données récentes (taux des Bons du Trésor de la BCEAO) montrent une stabilité relative, mais la tendance à moyen terme dépendra de la capacité des États à rassurer sur leur orthodoxie budgétaire et leur attractivité.
Entre rupture et continuité
En définitive, le discours de Nairobi marque une rupture rhétorique plus qu'un changement immédiat des flux économiques. La France reste un acteur central en Afrique de l'Ouest, mais sa diplomatie économique devient plus sélective. Les pays de l'UEMOA, habitués à un traitement privilégié, doivent désormais démontrer leur compétitivité dans un cadre élargi. La stabilité budgétaire, la gouvernance et la capacité à attirer les investissements hors des circuits traditionnels seront déterminantes.
Le sommet 'Africa Forward' illustre une mutation profonde : la fin du pré carré français ouvre une ère où chaque pays africain, qu'il soit francophone ou non, devra négocier sa place dans un échiquier mondialisé. Pour l'ouest-africain, l'heure n'est plus à l'héritage, mais à la construction proactive de nouvelles alliances économiques.


